Lorsque toute la 2e armée de la Loire s'était bien comportée, un malentendu, né de l'inhabitude de subordonner l'exécution des détails à l'intérêt de l'ensemble des opérations, avait compromis le succès incontestable de la journée du 8 décembre: Le général Camô, sans même rendre compte au général en chef, s'était, dans le milieu du jour sur un avis parvenu de Tours, replié vers Mer, évacuant Beaugency, et découvrant notre aile droite à l'improviste. Ce recul avait obligé le général Chanzy à rectifier sa ligne de bataille et à abandonner sans combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois avaient pu ainsi occuper, à l'est de Cernay, le village de Villechaumont et la ferme du Mée. A la faveur de la nuit, ils s'y établissaient en force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous retranchions au nord du côté de Cravant, d'où ils nous avaient lancé leurs derniers obus.
Après deux heures d'un travail opiniâtre, la 6e compagnie fut, en tout cas, autorisée à aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une grange nous eût été attribuée pour dortoir, je me laissai attirer par la faible clarté qui s'échappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle enfumée, auprès d'un feu de branches sèches pétillant en une vaste cheminée. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tête posée sur leurs bras croisés. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens, quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poêle à frire, quand j'entrai, m'attirèrent vers l'âtre, tout autant que la chaleur du foyer. Comme Don César, dans Ruy Blas, j'espérais me nourrir au moins par l'odorat, étant, quoique fourrier, à peu près à jeun. Avant de nous rendre à la tranchée, j'avais mangé un biscuit, mon dernier, trempé dans un quart de café. Non que les vivres fissent défaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir de préparer la soupe. Mes yeux révélaient sans doute la faim qui me tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, à qui le voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Dariès était là, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en souvenir de notre retraite de Châteaudun, nous nous régalâmes. Il était écrit que nous ne le ferions plus ensemble.
L'atmosphère, autour de nous, s'était épaissie de la fumée du foyer et de la buée des respirations. Cet air opaque étouffait à peu près la flamme de l'unique quinquet qui éclairait comme une étoile lointaine, quand la clarté pâle de l'aube pénétra sur nous par les fissures de la porte et des volets de la fenêtre. Un roulement de tambour retentit dans la rue du village, et tous nous nous dressâmes debout comme un seul homme. Nous fîmes irruption hors de la maison, et, deux minutes après, chaque compagnie était formée sur l'emplacement indiqué la veille. Puis toutes furent dirigées au nord et à l'est de Cernay, dans les jardins qui l'entourent.
Par une ruelle, un étroit passage, nous gagnâmes l'un des vergers qui s'étendent vers l'orient. Sa haie de clôture, sans feuillage, était déjà brisée en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et, tout auprès, des fosses à peine comblées renfermaient sans doute les hommes qui s'en étaient servis la veille. Au delà des clôtures, il restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer. Entre autres, un artilleur auprès duquel je demeurai un instant. Il reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu pliées. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage était empreint de sérénité; la mort avait dû être instantanée, sans souffrance; elle avait surpris ce modeste héros dans le calme accomplissement du devoir.
Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve à 1200 mètres environ de Cernay. Un moulin à vent, monté sur son pivot de bois comme sur un piédestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous permettait d'en juger, quelques petits groupes se détachaient du gros, et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces ombres étaient évidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des tranchées.
«On éprouvait, comme a dit Tolstoï, le sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit, éclairés par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de force, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-même. Telles sont les sensations, sinon les pensées, de tout homme en face de l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une netteté, de perception inexprimables, à tout ce qui se déroule pendant ces courts instants.»
Le soleil ne perçait pas la brume de cette froide matinée de décembre: hormis cela; tout ce tableau est d'une vérité saisissante. Nos fatigues étaient oubliées: les coeurs battaient fort, la circulation du sang était active: nous nous sentions pleins de sève et de vigueur, et tout prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est effacé: je revois tout, exactement. Les jardinets dépouillés aux arbres chargés de givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui, un cheval estropié, le sien peut-être, tremblant sur ses trois jambes valides, mais attendant stoïquement la mort, debout, les yeux ouverts, sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la zone de séparation des deux lignes ennemies, errait une vache, bête paisible et nourricière, qui cherchait le chemin de son étable et ne le retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isolés l'effarait.
Malgré la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien était chargé, mais je ne sais quelle crainte m'empêchait de m'en servir. Jamais je ne l'avais essayé. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brûlé quatre où cinq cartouches de revolver, et j'éprouvais quelque émotion à l'idée d'avoir pour cible des corps humains comme début. Le sous-lieutenant Houssine m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore. Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-même. Est-ce que j'allais avoir de lâches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des élans intempestifs d'humanité? Les êtres qui depuis quatre mois tiraient sans relâche sur des Français, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui étaient là devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes. Pourquoi, cependant, hésiter à les frapper?...
Quoique le général Chanzy ait écrit que nous fûmes attaqués de bonne heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre côté le vendredi, 9 décembre. Une batterie s'était établie contre le village de Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui fourmillait devant Villechaumont. La réplique, il est vrai, ne se fît pas attendre. La foule sombre s'étant aussitôt écartée, huit flammes brillèrent presque simultanément au sein d'un nuage grossissant, et, comme nous étions dans l'axe du tir, nous pûmes suivre du regard les projectiles qui se croisèrent dans l'air. Le bruit des deux décharges se faisant écho, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de nos têtes, le grand silence qui soudain régna dans les rangs, tout donna à cet instant un caractère de singulière solennité. Il y eut comme le saisissement qui vous prend devant un spectacle de beauté supérieure.
Au milieu du recueillement qui avait suivi les détonations, une voix à l'énergie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la forêt de Blois avait prononcé, au nom de la Patrie envahie, la sentence du caporal Tillot, s'éleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard, donnant l'élan à son corps vigoureux et souple, s'écriait, en nous montrant le chemin: «En avant!—La première section, en tirailleurs!»