Le délai prévu par le docteur Charles fut de beaucoup dépassé. Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins dévoués du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prît la peine de me panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir; à moins d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fût, sa patience ne se démentait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai, moins à plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient encore, sous les balles françaises, autour du Mont-Valérien, à l'Arc de Triomphe, à Montmartre, à la Chapelle.
Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, mérita d'être cité à l'ordre du 1er corps de l'armée de Versailles. Nos trois officiers furent décorés vers le même temps, et mon successeur eût pu l'être sans injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier Leyris la fit ressortir lui-même de sa blessure, en pressant sa joue de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la compagnie. Sa plaie bandée, il continua de se battre jusqu'au dernier jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si éclatantes, poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste, était rentré en congé à Marseille, où il se vantait d'avoir dédaigné l'épaulette.
Tout d'un coup, la constance et le dévouement du docteur Molinier furent enfin récompensés. Les prières de ma mère aidant, j'entrai presque subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je parvins, après une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie du voisinage, à glisser mon bras ankylosé dans la manche trouée de mon habit de guerre, ce bras si largement labouré par la lancette du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menacé le couteau de l'opérateur, ce bras qui m'avait été conservé miraculeusement.
Soutenant à peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens réunis pour le repas du soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai causé bien des soucis à ma mère, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies infinies!
Nulle autre récompense ne pouvait égaler celle-là, et elle m'a suffi. Aussi, en dépit des plus vives souffrances, malgré l'énervement de ma longue maladie, dans l'angoisse de très douloureuses opérations, aucun regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu répéter sans cesse, en toute sincérité, ce vers si simple du grand Corneille:
Je le ferais encor, si j'avais à le faire.
TABLE DES MATIÈRES
Échos des premiers revers
Le 48e régiment de marche
En campagne