«Je reviens à M. le duc de Montausier, pour dire comment je sortis d'affaires avec lui. Dès que je fus de retour à Paris (ce qui fut le 11e avril), je repris l'ouvrage auquel je n'avois pas encore mis la dernière main, et dressai une grande table de trois pieds de haut sur deux de large, où je rangeai les cinq colonnes mentionnées ci-dessus. Au bout de chacune desquelles se voyoit le renvoi à tous mes six ou sept mille petits papiers numérotés comme j'ai dit, ce qui fut fait en deux ou trois jours, au bout desquels, savoir, le samedi 15e avril, j'entrai à l'Académie, de quoi j'avertis aussitôt M. de Montausier (savoir, le mercredi 19), lui témoignant que j'avois encore pour trois ou quatre jours besoin de sa cassette avant que de la lui renvoyer, sur quoi il me répondit ceci:

Ce 21 avril 1679, à Saint-Germain.

«Puisque vous avez encore besoin du reste de cette semaine pour revoir mes petits papiers que vous avez, employez-y ce temps-là, et après que vous aurez fait, rapportez-les-moi vous-même; car par d'autres voies, quand même ce seroit par l'hôtel de Rambouillet, ils pourroient s'égarer, et vous comprendrez que je veux éviter bien cela. Je vous prie donc d'y mettre la dernière main, et de me les apporter dès que vous pourrez. Vous me ferez plaisir, et de croire que j'ai beaucoup de considération pour vous.

«Montausier.»

«Tout mon ouvrage étant prêt, et moi disposé à le rapporter à Saint-Germain, selon le désir de M. de Montausier, je fus bien aise d'aller la veille tout au soir.... rendre une visite à M. Claude, faisant porter chez lui ma table pour lui en demander son avis. J'y trouvai ma femme avec M. Tessereau, selon l'ordinaire de nos veillées, car nous étions tous fort voisins. Je lus à M. Claude, après lui en avoir fait un grand éloge, les neuf morceaux de M. de Montausier qu'on a vu ci-dessus, et lui montrai ensuite ma table avec l'entière distribution de tous mes petits papiers numérotés comme j'ai dit. Il goûta fort le tout, et dit quelque chose en particulier à ma femme, pendant que je continuois quelque discours à M. Tessereau sur un éclaircissement qu'il m'avoit demandé; je ne sus donc rien, pour l'heure, de ce que M. Claude et ma femme s'étoient dit; mais au sortir de notre veillée, comme je reconduisois ma femme jusque chez nous, accompagné de M. Tessereau: «Savez-vous bien, nous dit-elle, quel jugement M. Claude m'a témoigné faire de ce que vous lui avez montré?» Cela me fit un peu de peur, et sur ce qui lui en parut: «Rassurez-vous, me dit-elle en continuant, voici ce qu'il m'en a dit: Je trouve très-beau, aussi bien que fait votre mari, les préceptes de M. de Montausier, mais j'aimerois cent fois mieux être auteur de la table qui nous a été montrée. On trouvera fort aisément cent beaux esprits capables de dresser des préceptes aussi judicieux et aussi délicatement tournés que ceux qui sont dans les petits papiers que nous avons vus, mais entre ces cent beaux esprits à peine en trouvera-t-on deux capables de faire la table où ils sont si artistement rangés. Votre mari montre par là qu'il a un esprit de plan, et il n'y a rien de plus difficile à trouver qu'un esprit capable de bien faire un plan.»

«Le lundi, 24 avril, j'allai trouver à Saint-Germain M. le duc de Montausier, à qui je fis rapporter sa cassette, et lui montrai ma table. Il m'en parut agréablement surpris et étant en peine si mon dessein étoit de lui laisser cette pièce si enjolivée de divers traits faits à plaisir, et dont l'écriture étoit fort peinte: «Mais, me dit-il, est-ce pour moi cela?—Si vous ne le trouvez pas indigne de vous, Monseigneur, lui dis-je; vous pouvez bien juger que je ne puis pas avoir d'autre dessein que de vous le laisser; aussi bien

Tua sunt hæc opera tanta;

et sans les excellentes matières que vous m'avez fournies, je n'aurois pas pu faire la pièce que vous voyez et qui a le bonheur de ne vous pas déplaire.—Vous faites bien de l'honneur, reprit M. de Montausier, à ce que vous appelez mes matières, et je ne fais que rendre justice à la forme que vous leur avez donnée.» Il me mena dîner avec lui, et s'étant un peu arrêté dans son cabinet avec son secrétaire, il rentra bientôt dans sa chambre où je l'attendois pour prendre congé de lui. Il me renouvela encore ses remercîmens, qu'il accompagna d'une tendre embrassade, et me reconduisant jusqu'à son anti-chambre: «Mon secrétaire, me dit-il en me quittant, vous dira encore deux mots de ma part dans ce passage.» Effectivement le sieur.... comme voulant aussi me dire adieu, me mit en main un morceau de papier assez gros, qu'il me dit avoir ordre de me donner, et j'y trouvai 39 louis d'or, sur l'imparité desquels je ne pus m'empêcher de faire quelque réflexion suspecte. Je ne m'explique point autrement ici sur la matière; mais on ne me mettra jamais dans l'esprit qu'une personne comme M. le duc de Montausier, voulant faire une reconnoissance dans toutes les formes, se soit fixé à 39 louis d'or; le droit du jeu, tout au moins, seroit de dire qu'il y avoit eu ordre pour 40. Mais je suis persuadé que comme du vu et du su de M. de Montausier, j'avois employé cinquante jours entiers à mon ouvrage, son dessein n'avoit pas été autre que de me compter mes journées sur le pied d'un louis d'or chacune.»

IX.
Lettres inédites du duc de Montausier.