L'avénement de Justin II fut plus qu'un changement de personnes, ce fut une révolution complète soit dans la politique vis-à-vis des Barbares, soit dans l'administration intérieure. Élevé avec beaucoup d'apparat, comme un candidat possible au trône, ce fils de la sœur de Justinien n'avait retiré des écoles que le goût de la déclamation, des idées fausses sur le monde, et avec l'estime la moins dissimulée de son propre mérite, une secrète et âpre jalousie contre son oncle, dont la gloire l'offusquait. Ce fut la plaie hideuse qu'il couvait dans son sein, qui le tua, et qui emporta l'empire avec lui. Tout ce qu'avait créé ce grand règne fut dès lors abandonné ou compromis; avoir coopéré à sa grandeur devint une cause naturelle de discrédit pour les hommes, de ruine pour les choses; et la flatterie la plus douce au cœur du nouvel Auguste fut de dénigrer son bienfaiteur. L'impératrice Sophie, femme vaniteuse et cruelle, le secondait avec ardeur dans cette œuvre d'ingratitude. On avait trouvé mauvais que Justinien, durant ses dernières années, fît la guerre aux Barbares d'Asie avec de l'or, comme s'il n'avait pas montré contre les Vandales et les Goths qu'il la faisait assez bien avec du fer; c'était là l'accusation banale des malveillants et des envieux, qui proclamaient sans vergogne que le second fondateur de l'empire et le libérateur de Rome n'avait pas eu le cœur romain. Justin II prenant ces sottes clameurs pour point de départ de sa politique, se posa devant les Avars comme Marius devant les Teutons, et parla aux Perses le langage de Trajan: par malheur ce Trajan manquait de génie, et ce Marius de soldats. Il crut payer le monde, comme il se payait lui-même, avec un patriotisme d'école. A force d'outrecuidance et de paroles hautaines que rien ne soutenait, il arma contre l'empire romain toutes les nations barbares, et à force d'ingratitude envers les serviteurs de Justinien, il perdit la plus belle conquête de ce grand empereur, celle de l'Italie; puis, à la vue des tempêtes que ses imprudences avaient soulevées, aussi dénué de courage que de bon sens, il devint fou comme pour se tirer d'embarras. Tel était le successeur que la mauvaise fortune des Romains donnait à Justinien.
Vers la même époque, et pour contraster en quelque sorte avec ce césar fatal, elle donnait aux Ouar-Khouni en la personne d'un nouveau kha-kan un grand homme à la manière des peuples de la Haute-Asie, un de ces politiques conquérants dont Tchinghiz-Khan, Timour et Attila présentent les types les plus parfaits. Celui-ci se nommait Baïan[883], et était dans toute la vigueur de la jeunesse. Habile à démêler les desseins secrets des hommes, à profiter de leurs fautes, à prendre toutes les formes pour les tromper, il mettait plutôt sa gloire à assurer ses conquêtes par la ruse qu'à les risquer par les armes. On le vit faire la guerre par colère, jamais par vanité ou pour la vaine gloriole d'étaler sa bravoure: bien différent de ces fiers Germains que le point d'honneur amenait à leurs duels de peuples, dussent-ils ne s'y point battre, Baïan ne trouvait nulle honte à fuir quand il avait le dessous, et ne tirait l'épée que pour gagner. Sa patience à supporter l'injustice et les humiliations, plutôt que d'entreprendre une guerre inégale, pouvait étonner et encourager un adversaire imprudent; mais le moment venu, Baïan savait se venger. Quand il jugeait à propos de sévir, sa cruauté froide et calculée ne respectait rien; le droit des nations, les traités, les serments ne valaient à ses yeux que comme des moyens de succès, et il ne voyait dans le parjure qu'un stratagème. Avec tout cela, Baïan, toujours altéré de richesses et sans vergogne dans sa cupidité vis-à-vis de l'étranger, était considéré par son peuple comme un grand chef. Il se montrait généreux envers les siens, magnifique dans son entourage, poussant même la délicatesse et le luxe à des recherches surprenantes pour un barbare. Nous le verrons critiquer les arts de la Grèce et repousser avec dédain comme indigne de lui un lit d'or ciselé auquel avaient travaillé les meilleurs ouvriers de Constantinople. Sa longue vie lui permit de tenir tête successivement à trois empereurs romains, d'établir son peuple sur le Danube et de voir presqu'à l'apogée l'empire qu'il avait fondé en Europe. Malgré ses revers et de cruels retours de la fortune, il fut pour ce second âge des Huns ce qu'Attila avait été pour le premier.
[Note 883: ][(retour) ] Baïanus, Βαϊανός.
Les Avars connaissaient un peu Justin, qui leur avait servi d'introducteur près de Justinien en 557, lorsqu'il était gouverneur de la province de Lazique. Ils se hâtèrent donc de lui envoyer une ambassade pour le féliciter, renouveler avec lui les anciennes conventions et recevoir de sa main les présents d'usage. Baïan avait composé cette ambassade de jeunes gens lestes, hardis et de belle apparence, et leur avait donné pour chef un certain Targite, personnage important dont il sera souvent question dans la suite de ces récits. Justin, qui avait préparé pour ses débuts impériaux une scène théâtrale et une harangue, ne fit point attendre les ambassadeurs, dont l'audience eut lieu peu de jours après leur arrivée. Un poëte, témoin oculaire, l'Africain Corippus, nous a laissé de cette réception solennelle et du cérémonial auquel les députés avars furent soumis, un curieux tableau que nous reproduirons ici, en ne faisant guère que traduire littéralement ses vers. Peut-être trouvera-t-on que le poëte favori de la cour de Byzance au VIe siècle, intéressant au point de vue de l'histoire du temps, ne manquait point de mérite littéraire, ni même d'un certain éclat de poésie.
«Dès que le prince, vêtu de sa pourpre, a monté les degrés du trône, le maître des cérémonies, ayant pris ses ordres, va ouvrir aux ambassadeurs l'intérieur du palais sacré... Cette fière jeunesse parcourt avec étonnement les vestibules et les longues galeries qui précèdent la demeure des césars. A chaque pas, elle s'arrête, elle admire la haute stature des guerriers rangés en haie, leurs boucliers d'or, leurs lances d'or, surmontées d'une pointe d'acier, et leurs casques d'or, d'où retombe un panache de pourpre. Elle tressaille involontairement en passant sous le tranchant des haches ou sous le fer acéré des piques. Cette pompe éblouit les jeunes barbares, et ils se demandent si le palais des césars n'est pas un autre ciel; mais à leur tour ils sont fiers qu'on les admire, et les regards fixés sur eux leur chatouillent le cœur[884]. Ainsi, quand la nouvelle Rome donne un spectacle à ses peuples, on voit des tigres d'Hyrcanie, amenés la chaîne au cou par leurs conducteurs, gémir d'abord avec un redoublement de férocité, puis quand ils sont entrés dans l'amphithéâtre, dont les gradins disparaissent sous un épais rideau de spectateurs, ils promènent en haut leurs yeux ébahis, et la peur leur enseigne à s'adoucir. Ils ont déposé toute leur rage, ils ne se révoltent plus contre leurs chaînes, mais d'un pas étonné ils arpentent le terre-plein du cirque, attentifs à la foule qui les applaudit. On dirait qu'ils s'étalent aux regards avec complaisance et qu'ils en marchent plus superbes[885]... Mais voici le voile qui ferme la salle des audiences impériales; il s'entr'ouvre, et l'on aperçoit les lambris étincelants de dorure, le trône et le diadème brillant sur la tête de césar. A cette vue, Targite plie le genou trois fois et salue l'empereur le front contre terre; les autres se prosternent à son exemple, et le tapis de la salle est inondé des flots de leurs chevelures[886].»
Et credunt aliud Romana palatia cœlum;
Spectari gaudent, hilaresque intrare videri.
Coripp., Laud. Justin. min., III, 244.
Non secus Hyrcanæ quotiens spectacula tigres
Dat populis nova Roma suis, ductore magistro,
Non solita feritate fremunt, sed margine toto
Intrantes plenum populorum millia circum,
Suspiciunt......
Ipsumque superbæ
Quod spectantur amant...
Coripp., Laud. Just. min., III, 246 et seqq.
..... Stratosque tapetas
Fronte terunt, longisque implent spatiosa capillis
Atria...
Coripp., Laud. Just. min., III, 202.
Le poëte ajoute que l'orateur de l'ambassade ayant entonné, comme de coutume, les louanges du peuple avar, «ce peuple innombrable et invincible, roi des régions intérieures du monde, conquérant de l'Altaï, terreur de la Perse, et dont l'armée, s'il la réunissait, suffirait pour boire les eaux de l'Hèbre jusqu'à la dernière goutte[887],» Justin l'arrêta par ces paroles: «Tu me racontes là, jeune homme, des choses que nous ne croyons guère, et auxquelles tu n'as ajouté foi que sur de vains bruits, si tant est que tu y croies toi-même. Ce sont des rêves ou des mensonges que tu me débites. Cesse de me vanter des fugitifs, épargne-moi la gloire d'une tourbe exilée qui cherche en vain une patrie. Quel puissant royaume aurait-elle subjugué, elle qui n'a pas su se défendre elle-même[888]?» Il est très-probable, quoique l'histoire ne le dise pas, que ces mots ou d'autres, d'une égale amertume, furent prononcés par Justin, car ils étaient dans son caractère et dans le rôle qu'il s'était donné. Toutefois nous laisserons là le poëte pour nous en tenir strictement à la version des historiens.
Crudus et asper Avar dictis sic cœpit acerbis:
Rex Avarum Cagan debellans intima mundi,
Famosos stravit magna virtute tyrannos,
Innumeros populos, et fortia regna subegit.....
Cujus Threïcium potis est exercitus Hebrum
Exhausto siccare lacu, fluviumque bibendo
Nudare.....
Ibid., V. 274.