Il avait fait à peine quelques centaines de pas, quand un autre promeneur, l'abordant, lui dit en fort bon grec: «Khaïré, je vous salue.» Entendre parler grec dans les États d'Attila, où les idiomes usuels étaient le hun, le goth et le latin, surtout pour les relations de commerce, c'était une nouveauté qui frappa Priscus. Les seuls Grecs qu'on pouvait s'attendre à rencontrer là étaient des captifs de la Thrace ou de l'Illyrie maritime, gens misérables, faciles à reconnaître à leur chevelure mal peignée et à leurs vêtements en lambeaux, tandis que l'interlocuteur de Priscus portait la tête rasée tout alentour et le vêtement des Huns de la classe opulente[218]. Ces réflexions traversèrent comme un éclair la pensée de Priscus, qui, pour s'assurer de ce qu'était cet homme, lui demanda, en lui rendant son salut, de quel pays du monde il était venu essayer la vie barbare chez les Huns[219].
[Note 218: ][(retour) ] Sed illi ab obvio quoque dignosci possunt et a vestibus laceris et capitis squalore, tanquam qui in miseram inciderint fortunam. Hic vero opulenti Scythæ speciem præ se ferebat; erat enim bene et eleganter vestitus, capite in rotundum raso. Prisc., ibid., p. 61.
[Note 219: ][(retour) ] Hunc resalutans interrogavi, quis esset, et unde in terram barbaram veniens, vitæ scythicæ institutum sequi delegisset. Prisc., Exc. leg., p. 61.
«Pourquoi me faites-vous cette question? dit l'inconnu.
--Parce que vous parlez trop bien le grec, répondit Priscus. L'inconnu se mit à rire[220].
--En effet, dit-il, je suis Grec. Fondateur d'un établissement de commerce à Viminacium en Mésie, je m'y étais marié richement; j'y vivais heureux: la guerre a dissipé mon bonheur. Comme j'étais riche, j'ai été adjugé, personne et biens, dans le butin d'Onégèse, car vous saurez que c'est un privilége des princes et des chefs des Huns de se réserver les plus riches captifs[221]. Mon nouveau maître me mena à la guerre, où je me battis bien et avec profit. Je me mesurai contre les Romains; je me mesurai contre les Acatzires; quand j'eus acquis suffisamment de butin, je le portai à mon maître barbare, et, en vertu de la loi des Scythes, je réclamai ma liberté. Depuis lors, je me suis fait Hun; j'ai épousé une femme barbare qui m'a donné des enfants; je suis commensal d'Onégèse, et, à tout prendre, ma condition actuelle me paraît préférable à ma condition passée[222].
[Note 220: ][(retour) ] Ille quam ob causam hoc ex ipso quærerem, rogavit. «Mihi vero, inquam, hæc a te ut sciscitarer, causa fuit, quod græce locutus es.» Tum ridens ait, se Græcum esse genere... Prisc., ibid.
[Note 221: ][(retour) ] Etenim esse apud eos in more positum, ut præcipui ab Attila scythæ principes captivos ditiores sibi seponant, quoniam plurimum auctoritate valent. Prisc., Exc. leg., p. 62.
[Note 222: ][(retour) ] Uxorem quoque barbaram duxisse, et ex ea liberos sustulisse, et Onegesii mensæ participem, hoc vitæ genuis longe potius priore ducere. Prisc., Exc. leg., p. 62.
--Oh! oui, continua cet homme après s'être recueilli un instant, le travail de la guerre une fois terminé, on mène parmi les Huns une vie exempte de soucis: ce que chacun a reçu de la fortune, il en jouit paisiblement; personne ne le moleste, rien ne le trouble. La guerre nous alimente: elle épuise et tue ceux qui vivent sous le gouvernement romain. Il faut bien que le sujet romain mette dans le bras d'autrui l'espérance de son salut, puisqu'une loi tyrannique ne lui permet pas de porter les armes dont il a besoin pour se défendre, et ceux que la loi commet à les porter, si braves qu'ils soient, font mal la guerre, entravés qu'ils sont tantôt par l'ignorance, tantôt par la lâcheté des chefs[223]. Cependant les maux de la guerre ne sont rien chez les Romains en comparaison des calamités qui accompagnent la paix, car c'est alors que fleurissent dans tout leur luxe et la rigueur insupportable des tributs, et les exactions des agents du fisc, et l'oppression des hommes puissants. Comment en serait-il autrement? les lois ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Si un riche ou un puissant les transgresse, il profitera impunément de son injustice; mais un pauvre, mais un homme qui ignore les formalités du droit, oh! celui-là, la peine ne manquera point de l'atteindre, à moins pourtant qu'il ne meure de désespoir avant son jugement, épuisé, ruiné par un procès sans fin. Ne pouvoir obtenir qu'à prix d'argent ce qui est du droit et des lois, c'est, à mon avis, le comble de l'iniquité. Quelque injure que vous ayez reçue, vous ne pouvez ni aborder un tribunal ni demander une sentence au juge avant d'avoir déposé préalablement une somme d'argent qui bénéficiera à ce juge et à sa séquelle[224].»