Quant aux traditions hongroises, qui sont, à mon avis, les plus curieuses de toutes par leur poésie originale et leurs conceptions souvent étranges, si elles servent peu à l'histoire d'Attila, elles nous font comprendre admirablement l'esprit des races auxquelles Attila appartenait et en particulier celui du peuple magyar, le dernier rameau des populations hunniques établies en Europe. Le héros de l'Orient s'y montre sous un jour tout nouveau et fort inattendu pour nous, Occidentaux. Attila est l'âme des nations hunniques: incarné au peuple hongrois, il revit dans son fondateur Almus, et dans son premier roi chrétien saint Étienne; fléau de Dieu quand les Huns sont païens, il se transforme en patriarche et en précurseur du christianisme quand le jour de leur conversion est arrivé. On voit combien est multiple l'Attila populaire, suivant le siècle et le peuple qui l'ont rêvé; et celui-là n'est guère moins curieux à étudier que l'Attila réel de l'histoire, car l'esprit humain, dans ses plus ardentes fantaisies, ne s'égare jamais sans raison, et l'on a pu dire, malgré l'apparente contradiction des mots, qu'il y a une vérité cachée au fond de chaque erreur. J'ai donc regardé comme le complément nécessaire d'une étude historique sur Attila, une étude correspondante sur les légendes et les traditions relatives à ce conquérant fameux. Dans ce dernier travail, qui terminera mon ouvrage, je passe successivement en revue les traditions des pays latins, celles des pays teutons, celles enfin qui proviennent ou paraissent provenir des nations orientales de race hunnique.
On a trop comparé l'empire d'Attila à ces violentes pluies d'orage qui, après avoir bouleversé la terre, s'écoulent aussitôt par les sillons qu'elles ont creusés, et disparaissent, sans rien laisser d'elles que des ruines. Cette métaphore cache une grave erreur de fait. L'empire d'Attila s'est dissous à sa mort par la discorde de ses fils et par le soulèvement de ses vassaux germains, mais les populations hunniques ne se sont ni dispersées, ni réfugiées en Asie; elles ont continué à occuper l'Europe orientale, et particulièrement la vallée du Bas-Danube, par groupes formidables qui composaient, réunis, un grand royaume. Les plus belliqueux des fils d'Attila gouvernèrent ce royaume et continuèrent la guerre contre les Romains; les autres firent leur soumission à l'empereur d'Orient, et reçurent de lui des cantonnements où ils se fixèrent avec leurs tribus. J'ai recherché dans l'histoire la destinée de chacun de ces descendants du fléau de Dieu, leur succession et les péripéties par lesquelles les Huns d'Europe ont passé de siècle en siècle. Cette nouvelle série de faits ne m'a point paru céder en importance générale à l'histoire du conquérant lui-même, et je l'ai exposée comme une suite naturelle de celle-ci, sous le titre d'Histoire des fils et des successeurs d'Attila.
Après le premier empire hunnique et le royaume créé de ses débris, les hordes hunniques se transforment; et l'on voit arriver du fond de l'Asie, sous le nom d'Avars ou plutôt de Ouar-Khouni, une branche collatérale des Huns, qui fonde au nord du Danube une nouvelle domination, un second empire hunnique, presque égal en étendue au premier, non moins redouté des Romains, et qui posséda, dans la personne de son kha-kan Baïan, un digne émule d'Attila. Détruit par l'effort combiné des Franks, des Bulgares et des Slaves, ce second empire fait place à un troisième, l'empire hongrois, dont les Huns Hunugars ou Magyars jettent les fondements à la fin du IXe siècle et qui subsiste encore aujourd'hui.
L'histoire nous montre ainsi depuis le milieu du IVe siècle, dans les vallées moyenne et basse du Danube, une succession non interrompue de peuples hunniques perpétuant la tradition d'Attila. Cette permanence des Huns dans les contrées orientales et au cœur même de l'Europe n'est-elle qu'une question purement archéologique et spéculative? La guerre qui vient de s'achever répondra pour moi. Les vallées du Volga et du Don, les versants de l'Oural, les steppes de la mer Caspienne et de la mer Noire, contiennent encore les races qui vinrent au IVe siècle avec Balamir, au Ve avec Attila, au VIe avec les Avars, au IXe avec les Hongrois, occuper le centre de l'Europe et menacer surtout la Grèce. Il y a aujourd'hui quinze siècles que le cri, à la ville des Césars! s'est fait entendre pour la première fois dans ces contrées sauvages, et depuis lors il n'a pas cessé d'y retentir. Les nations que les Finno-Huns ont déposées en Europe et qui se sont assimilées à nous par la culture des mœurs, resteront-elles toujours étrangères au mouvement qui emporte leurs frères? C'est le secret de l'avenir: mais on peut dire avec assurance qu'elles sont destinées à résoudre tôt ou tard le problème qui préoccupe le monde.
L'histoire des Huns se lie d'ailleurs à l'histoire de la France par plus d'un côté glorieux pour nous. Ces essaims destructeurs, à qui rien ne résistait, sont venus à deux reprises se briser contre nos armes. La même épée qui dans la main d'Aëtius fit reculer Attila sous les murs de Châlons et fixa le terme de ses victoires, l'épée gallo-franke reprise par Charlemagne, détruisit sur les bords de la Theïsse la seconde domination hunnique, et reporta les bornes de l'empire frank à la Save et au Pont-Euxin. Plus tard, et en des temps postérieurs à ceux où finissent mes récits, une dynastie française, issue de la famille de saint Louis, élève la Hongrie au plus haut point de prospérité et de grandeur qu'elle ait jamais atteint. Quoique ce dernier fait et bien d'autres que je pourrais citer restent en dehors du cadre tracé pour mon livre, ce lien historique entre les deux pays, ce choc ou ce rapprochement des deux races, à des époques si différentes, a doublé pour moi l'intérêt que peut présenter légitimement par elle-même une histoire aussi curieuse que celle des Huns.
Puisque je viens de toucher à des choses modernes en parlant de la Hongrie, qu'on me permette d'ajouter quelques mois sur le temps présent. Ce noble peuple magyar, si abattu qu'il paraisse, est encore plein de vie et de force, heureusement pour le monde européen. C'est lui qui veille aux portes de l'Europe et de l'Asie, qu'il en soit le gardien fidèle! Il y aurait mauvaise et fatale politique de la part d'une puissance civilisée, allemande et catholique, à vouloir étouffer une nationalité qui est sa sauvegarde du côté où s'agite une inépuisable passion de conquête, appuyée sur la barbarie. Mais, quoi qu'on ose faire, la Hongrie vivra pour des destinées dont la Providence n'a point voulu briser le moule. Nul peuple n'a traversé des vicissitudes plus amères; conquis par les Tartares, envahi par les Turks, opprimé vingt fois par les factions intérieures, et plus d'une fois aussi trahi par ses propres rois, il s'est relevé de toutes ses ruines fort et confiant en lui-même. Cette énergique vitalité qui maintient, depuis quinze siècles et malgré tant d'efforts conjurés, des peuples de sang hunnique aux bords de la Theïsse et du Danube, réside au fond de l'âme du Magyar et éclate jusque dans son orgueil froissé. La nation de saint Étienne, de Louis d'Anjou et des Hunyades, a prouvé qu'elle sait durer pour attendre les jours de gloire.
HISTOIRE
D'ATTILA
CHAPITRE PREMIER
Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent l'Europe orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des Visigoths vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses de ce peuple.--Ambassade d'Ulfila à l'empereur Valens.--L'empereur accorde aux Visigoths une demeure en Mésie, à la condition de se faire ariens.--Les Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des préposés romains.--Misère des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille d'Andrinople; défaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de Théodose à l'égard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements de Mésie pour les jeter sur l'Occident.