CHAPITRE PREMIER
Fils d'Attila: Leur discorde ruine l'empire des Huns.--Les vassaux germains se révoltent.--Bataille du Nétad.--Les Gépides occupent la Hunnie.--Description du cours du Danube.--Anciennes populations de la Pannonie et de la Mésie.--Valakes ou Roumans.--État florissant de la Pannonie et de la Mésie sous l'empire romain.--Empereurs et généraux nés dans ces provinces.--État militaire de la zone du Danube.--Dispersion des Germains après la victoire du Nétad.--Les Huns se fortifient dans l'Hunnivar.--Ils essaient de remettre les Ostrogoths sous le joug et sont vaincus.--Caractère des fils d'Attila: Deughizikh, Hernakh, Emnedzar, Uzindour, Gheism.--Nouvelle attaque des Huns contre les Ostrogoths.--Scission des fils d'Attila; Denghizikh reste dans l'Hunnivar.--Établissement d'Ernakh et du roi alain Candax dans la petite Scythie; d'Emnedzar et d'Uzindour dans la Dacie riveraine.--Sarmates, Cémandres et Satagares en Mésie et en Pannonie.--Politique de l'empire d'Orient à l'égard des fils d'Attila.
453--462
La terrible volonté qui, du vivant d'Attila, n'avait jamais connu d'obstacle, et qui pendant un quart de siècle avait fait la loi du monde, ne fut pas obéie un seul jour dès que le conquérant eut fermé les yeux. La révolte commença par sa famille. Dans un esprit de sage prévoyance, et afin de préserver l'unité d'un empire qu'il avait fondé au prix de tant de fatigues et de crimes, Attila avait ordonné que son fils Ellak lui succéderait seul avec la plénitude de sa puissance; mais il avait compté sans ce peuple[507] de fils qu'il laissait après lui: peuple médiocre, ambitieux et jaloux. Refusant de reconnaître la suprématie de leur frère aîné, ils exigèrent le partage de l'empire entre eux tous, à parts égales. Il fallut tout diviser, tout morceler, territoire, populations, troupeaux. On fit des lots de nations, et «d'illustres rois, dit l'historien goth Jornandès avec l'accent de l'indignation, des rois pleins de bravoure et de gloire furent tirés au sort avec leurs sujets[508].» Les Asiatiques, pour qui de pareils procédés n'étaient pas nouveaux, les subirent sans se plaindre; mais la colère monta au cœur des fiers Germains. Ils ne purent supporter l'idée d'être traités comme un vil bétail, et le roi des Gépides, Ardaric, courut le premier aux armes[509]. Ardaric avait été pendant longtemps le conseiller le plus intime et le vassal le plus honoré d'Attila. Valémir, qui avait tenu la seconde place dans la confiance du maître, et qui partageait avec ses deux frères, Théodémir et Vidémir, le gouvernement des Ostrogoths, suivit l'exemple d'Ardaric. La plupart des vassaux germains se rangèrent autour des deux plus grands de leurs rois, et l'armée d'Attila se trouva scindée en un double camp: les Germains d'un côté, de l'autre les Huns, les Alains, les Sarmates et quelques peuplades germaines restées fidèles à la mémoire du conquérant.
[Note 507: ][(retour) ] Filii Attilæ quorum per licentiam libidinis pæne populus fuit. Jorn., R. Get., 50.
[Note 508: ][(retour) ] Ut ad instar familiæ bellicosi reges, cum populis, mitterentur in sortem. Jorn., R. Get., ibid.
[Note 509: ][(retour) ] Quod dum Gepidarum rex comperit Ardaricus, de tot gentibus indignatus, velut vilissimorum mancipiorum conditione, tractari, contra filios Attilæ primus insurgit. Jorn., R. Get., ub. sup.
Les deux partis, après s'être observés quelque temps et recrutés chez les nations voisines, se préparèrent à une lutte suprême dont le résultat devait être la servitude éternelle ou l'affranchissement de la Germanie. Ils choisirent pour se mesurer la grande plaine de Pannonie, située au midi du Danube et à l'ouest de la Drave, et dans cette plaine le terrain que traversait une petite rivière appelée alors Nétad, et dont le nom actuel est inconnu[510]. Il fallait un interprète barbare tel que le Goth Jornandès pour sentir lui-même et faire passer dans les pages d'un livre les passions de ces ravageurs du monde devenus ennemis, et rendre la grandeur de cette lutte à mort qui venait s'étaler aux yeux des Romains, et, sur le territoire romain, comme un combat de gladiateurs. «Qu'on se figure, dit-il, un corps dont la tête a été tranchée, et dont les membres, n'obéissant plus à une direction commune, se livrent ensemble une folle guerre: ainsi vit-on s'entredéchirer de valeureuses nations qui ne rencontrèrent jamais leurs égales que lorsqu'elles se tournèrent les unes contre les autres[511].» Puis, animé d'un enthousiasme presque aussi sauvage que le tableau qu'il va nous peindre, il s'écrie: «Certes ce fut un admirable spectacle de voir le Goth furieux combattant l'épée au poing, le Gépide brisant dans ses blessures les traits qui l'ont percé, le Suève luttant à pied, le Hun décochant ses flèches, l'Alain rangeant en bataille ses masses pesamment armées, l'Hérule lançant sa légère infanterie...[512]» Il y eut plusieurs combats, tous plus acharnés les uns que les autres, et la fortune semblait favoriser les Huns, quand, changeant de front tout à coup, elle se déclara pour les Gépides. Les Asiatiques laissèrent sur la place quarante mille morts, au nombre desquels fut Ellak, qui ne tomba qu'après avoir jonché la terre de cadavres ennemis. «Ellak périt si virilement, dit encore Jornandès dans son style âpre, mais énergique, qu'Attila vivant aurait envié une fin si glorieuse[513].» Ses frères alors, prenant la fuite, repassèrent le Danube, et, serrés de près par les Gépides, gagnèrent les bouches du fleuve et les plaines pontiques, où ils se retranchèrent. Ainsi fut brisé l'empire des Huns, auquel on put croire un instant que l'univers obéirait. Ardaric, s'emparant des plaines de la Theïsse, alla planter sa tente au cœur de la Hunnie, dans la résidence d'Attila[514]. Le roi des Gépides avait en effet plus de titres que les autres aux dépouilles opimes de ses anciens maîtres: il avait commencé la guerre et décidé la victoire.
[Note 510: ][(retour) ] Bellum committitur in Pannonia, juxta flumen cui nomen est Netad. Jorn., R. Get., 50.
[Note 511: ][(retour) ] Dividuntur regna cum populis, fiuntque ex uno corpore membra diversa, nec quæ unius passioni compaterentur, sed quæ exciso capite invicem insanirent.... Quæ nunquam contra se pares invenerant, nisi ipsæ mutuis se vulneribus sauciantes, seipsas discerperent fortissimæ nationes... Jorn R. Get., 50.