Vers la fin du premier siècle de notre ère, un empire barbare fondé dans la grande plaine des Carpathes, l'empire des Daces, voulut disputer à celui des Romains la possession du Danube; il tomba sous les armes de Trajan, et la Dacie fut réduite en province[519]. On vit alors accourir de tous les coins du monde romain, de l'Italie surtout, un peuple de colons industrieux et entreprenants qui, l'épée d'une main et la pioche de l'autre, défrichèrent et soumirent, outre la Dacie, les immenses plaines situées entre les Carpathes et la Mer Noire, et servirent d'avant-poste contre les incursions des nations asiatiques et plus tard contre celles des Goths. Quand les nécessités de la défense obligèrent l'empereur Aurélien de ramener la frontière romaine au Danube, il ouvrit aux colons daco-romains un asile sur la rive droite du fleuve dans une subdivision provinciale séparée de la Mésie, et à laquelle, par un sentiment de regret, il attacha le nom de Dacie[520]; mais un grand nombre de ces colons transdanubiens refusèrent d'abandonner leur pays. Ils résistèrent comme ils purent aux nations gothiques qui, des rives du Dniester, s'avançaient vers le Danube. Quand les Goths furent maîtres des Carpathes, les colons romains se résignèrent à vivre sous une domination qui ménageait en eux les arts qu'elle ignorait et le travail des champs qu'elle dédaignait. Plus tard ils passèrent avec la Dacie des mains des Goths dans celles des Huns, vainqueurs des Goths, et furent sujets d'Attila. Après Attila, d'autres dominations barbares les possédèrent, et épargnèrent toujours en eux une population industrieuse dont le travail leur profitait. C'est ainsi qu'ils ont traversé dix-sept cents ans, laissant le temps emporter leurs maîtres, et perpétuant au milieu de barbares de toutes races les restes d'une vieille civilisation, une langue fille de la langue latine et une physionomie souvent noble et belle qui rappelle le type des races italiques. Les Slaves leurs voisins les ont désignés sous le nom de Vlakhes ou Vlokhes, Valakes, mot dans lequel on croit reconnaître celui de Velche appliqué par les Germains[521] à l'ensemble des populations romaines; mais eux ne reconnaissent et n'ont jamais reconnu d'autre appellation nationale que celle de Roumuns ou Roumans, c'est-à-dire Romains.
[Note 519: ][(retour) ] Daces autem sub imperio suo Trajanus, eorum rege devicto, et terras ultra Danubium... in provinciam redegit. Jorn., Temp., Succ. 11.
[Note 520: ][(retour) ] Daciam a Trajano constitutam, sublato exercitu et provincialibus reliquit, desperans eam posse retineri; abductosque ex ea populos, in Mœsiam collocavit, appellavitque suam Daciam. Vopisc., Aurelian., Script. Hist. Aug. edit. Salm., fo p. 222.
[Note 521: ][(retour) ] Welsch, Welsh, Wallici, Gallici; ce nom n'est pas autre que celui des Gaulois, nos pères, dont les innombrables essaims ont peuplé une si grande partie de l'Occident. Les Gallo-Romains étaient d'ailleurs aux IVe et Ve siècles les derniers représentants de l'ancienne puissance romaine.
La Pannonie et la Mésie romaines, provinces toutes militaires, furent à l'orient de l'Europe ce que la Gaule était à l'occident, le boulevard de l'empire. Elles couvraient une des entrées de l'Italie et la Grèce tout entière sur ses deux lignes de défense, le Danube et la chaîne de l'Hémus, et leur importance ne fit que s'accroître lorsque Rome se fut donné une sœur sur le Bosphore, et qu'elles eurent deux empereurs à protéger. Malgré les relations fréquentes avec la Grèce et le voisinage de Constantinople, leur civilisation, éclose au foyer des camps, garda toujours quelque chose de la rudesse, mais aussi de l'honnêteté des mœurs militaires. Elles furent au IIIe et IVe siècles la pépinière des légions, et par les légions celle des Césars. Il est peu de grands empereurs de cette époque qui n'aient été Illyriens. Claude le Gothique naquit au pied de l'Hémus, Probus à Sirmium, Aurélien dans les campagnes qui avoisinaient cette ville; Dioclétien était Dalmate, et son collègue Maximien Hercule, Pannonien. Galérius avait porté le bâton des pâtres dans les montagnes de la Mésie avant de tenir l'épée de Jules-César. Naïsse, aujourd'hui Nissa, se glorifiait d'avoir vu naître Constantin, et Valentinien Ier, ce fier Romain qui étouffa de colère en entendant les ambassadeurs des Quades parler insolemment de l'empire[522], avait eu pour berceau la ville de Sabaria, sur la Save. Au temps où se passent les événements de cette histoire, la Pannonie n'était pas tellement épuisée, qu'elle ne fournît encore des hommes d'élite, soit empereurs, soit généraux; elle venait de donner au trône impérial Marcien et son successeur Léon, et devait lui donner bientôt Justinien. Aëtius, le vainqueur d'Attila, était originaire de Durostorum[523], la ville actuelle de Silistrie, tandis qu'Alaric, le vainqueur de Rome, avait vu le jour à l'embouchure du Danube, parmi les Goths de l'île de Peucé; les fils d'Attila et peut-être Attila lui-même prirent naissance sur la rive gauche du fleuve. Les grands ennemis et les grands défenseurs de Rome sortaient donc alors de ce pays, où le Romain et le barbare se coudoyaient et labouraient souvent le même sillon. C'était toujours la terre des batailles, celle où la mythologie antique avait placé le berceau du dieu Mars.
[Note 522: ][(retour) ] Amm. Marcell., XXX, 6.--Aurel. Vict., Epist., 45.--Cf., Histoire de la Gaule sous l'administration romaine, t. III, chap. 8.
[Note 523: ][(retour) ] Voir le morceau intitulé Aëtius et Bonifacius (Revue des Deux Mondes, 1851).
De grandes cités, dignes de l'importance de ces provinces, bordaient le Danube et s'échelonnaient entre le fleuve et les chaînes de montagnes qui ferment la vallée au midi. Presque toutes étaient fortifiées, et des camps retranchés, des châteaux, de simples tours, des remparts ou fossés garnis de palissades, distribués selon le besoin des lieux, se reliaient à chacune d'elles comme à un centre d'opérations. Parmi ces ouvrages, beaucoup portaient le nom de Trajan, non moins populaire dans la vallée du Danube que celui de Jules-César dans les Gaules. Ingénieurs aussi habiles que grands généraux, les Romains savaient si bien choisir l'assiette de leurs places, que, malgré la révolution introduite dans l'art de la guerre par les découvertes modernes, ici le système général de défense a dû rester le même. Sirmium, la principale forteresse et la capitale de la Pannonie, a disparu, il est vrai, du lit de la Save qui en baignait le pourtour; mais Belgrade s'élève sur le même terrain que Singidon, station des flottes romaines du moyen Danube, et Semlin remplace Taurunum à l'opposite de Singidon. Sémendrie, au confluent de la Morava, succède à la ville de Margus, le grand marché de ces contrées au temps des Romains, et l'ancienne Bononia, de création gauloise comme son nom l'indique, est représentée aujourd'hui par Widdin.
C'était principalement sur le Bas Danube, exposé aux attaques des Asiatiques, que les Romains avaient accumulé leurs moyens de protection. L'Hémus, qui court parallèlement au Danube, étant coupé, comme je l'ai dit, par sept défilés qui servaient de passages entre la Mésie et le nord de la Grèce, les Romains construisirent sur la rive gauche du fleuve, depuis Bononia jusqu'à Durostorum, sept grandes places correspondantes aux sept défilés, de telle sorte que chaque passage de l'Hémus fût pour ainsi dire fermé au nord par une forteresse sur le Danube. Transmarica[524], Sexaginta-Prista[525], Noves[526], Nicopolis, Ratiaria, qui renfermait une division de la flotte danubienne et une fabrique d'armes, et d'autres villes encore durent leur origine aux combinaisons de ce système de défense. La presqu'île comprise entre le Danube et la Mer Noire, appelée province de Petite-Scythie[527], était garnie à son pourtour de forteresses nombreuses, et coupée au midi par un rempart qui subsiste encore et porte le nom de Trajan. Telles avaient été les provinces danubiennes avant l'irruption des Goths en 375, et celle des Huns, qui se prolongea presque sans interruption pendant tout le règne d'Attila. Attila fut le grand destructeur de ces contrées, où son nom, tristement populaire, fut longtemps attaché à toutes les ruines, comme celui de Trajan à toutes les fondations. Justinien mit sa gloire à réparer les désastres d'un pays qui était le sien, mais au moment où commencent nos récits, les villes de l'intérieur n'étaient pour la plupart que des monceaux de décombres, et les places du Danube, presque toutes démantelées, n'opposaient qu'une barrière impuissante au passage des barbares.
[Note 524: ][(retour) ] Aujourd'hui Tourtoukaï.