Pendant que la Germanie faisait un pas vers le midi de l'Europe, les hordes dispersées des Huns se ralliaient dans les plaines qui bordent le Danube au nord et la Mer Noire à l'ouest. Ces plaines, ainsi que les steppes du Dniéper et du Don, étaient considérées par les autres nations comme le domicile naturel, le patrimoine des Huns, depuis près d'un siècle que leurs ancêtres en avaient chassé les Goths[533]. Eux-mêmes le prétendaient bien ainsi, et donnaient au cours inférieur du Danube le nom d'Hunnivar[534], c'est-à-dire rempart ou défense des Huns[535]. Loin de se montrer découragés de leur défaite, les fils d'Attila semblaient pleins de confiance. Écoutant les leçons de la mauvaise fortune, ils mettaient de côté leurs dissentiments, et travaillaient en commun aux préparatifs d'une nouvelle campagne qui devait ramener leurs vassaux sous le joug et relever l'empire de leur père: telle était du moins leur espérance. A l'ambition se joignait chez eux un désir ardent de vengeance contre tous les Germains, mais surtout contre les Ostrogoths[536], quoique ceux-ci n'eussent eu que le second rang parmi les provocateurs de la révolte. C'était donc par les Ostrogoths qu'ils se proposaient de commencer: leurs forces étaient d'ailleurs considérables, attendu que les tribus hunniques de la Mer Caspienne et du Volga leur avaient gardé fidélité malgré leurs revers.
[Note 533: ][(retour) ] Ad proprias sedes remearunt... Jorn., R. Get., 50.
[Note 534: ][(retour) ] Var signifie encore en hongrois citadelle, propugnaculum: Temesvar, citadelle sur le Témèse; Hungvar, fort qui défend la rivière de Hung, etc. Ce mot, que nous trouvons dans Jornandès, est le seul qui nous soit resté de la langue des Huns. «Quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit; diuque fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua hostium remaneret, quæ in fugam versa, eas partes Scythiæ peteret, quas Danubii amnis fluenta prætermeant, quæ lingua sua Hunnivar appellant.» Jorn., De Reb. Get., 50.
[Note 535: ][(retour) ] Les Romains, dans une acception analogue, disaient du même fleuve qu'il était leur borne et leur limite,--limes romanus, limes imperii.
[Note 536: ][(retour) ] Jorn., R. Get., 50.
L'histoire est très-sobre de renseignements personnels touchant les fils d'Attila, qu'elle ne mentionne le plus souvent qu'en termes collectifs et généraux. On peut néanmoins, à l'aide de détails disséminés et en quelque sorte perdus dans les écrivains contemporains, rassembler les traits de certaines figures, et saisir quelques physionomies qui se dessinent au premier plan. Nous y voyons d'abord Denghizikh[537], le plus semblable à son père après Ellak, ou, pour mieux dire, le moins dissemblable. Ce n'est pas que Denghizikh ne possédât beaucoup des qualités d'un conquérant barbare: l'esprit d'entreprise, l'audace et l'activité poussée jusqu'à l'impuissance du repos; mais on eût cherché vainement en lui cette lumière du génie qui faisait d'Attila, suivant l'occasion, un homme hardi ou patient, un soldat impitoyable ou un politique rusé, ourdissant avec une prévoyance qui ne se trompait jamais, la trame que son épée devait couper, enfin le maître de lui-même plus encore que des autres. Près de Denghizikh et comme pour contraster avec lui, nous apercevons le jeune Hernakh, son rival en influence dans les conseils de la famille, esprit doux et pacifique, en tout l'opposé de son frère. Ceux qui ont lu l'histoire d'Attila connaissent déjà ce jeune homme, le dernier des fils du conquérant et l'objet de ses préférences. L'historien Priscus, dans le curieux tableau qu'il nous a laissé d'un banquet donné par le roi des Huns à l'ambassade romaine dont il faisait partie, nous montre Hernakh encore enfant assis près de son père, qui ne se déride qu'en le regardant, et s'amuse à lui tirer doucement les joues[538]. Un des convives découvrit à Priscus une des causes de cette prédilection: les devins avaient prophétisé au roi que ce jeune homme perpétuerait sa postérité, tandis qu'elle s'éteindrait dans ses autres enfants, et Attila aimait en lui plus qu'un fils: il aimait le seul espoir de sa race[539]. Devenu homme, Hernakh se distingua effectivement par des penchants qui pouvaient promettre une vie tranquille et une longue lignée, mais qu'Attila peut-être n'aurait pas vus sans déplaisir. Il était prévoyant, réservé, ennemi de toute résolution violente. Deux de ses frères, fils de la même mère que lui, semblent l'avoir tendrement aimé, et s'être attachés à sa fortune: ils se nommaient Emnedzar et Uzindour[540].
[Note 537: ][(retour) ] Dengizich Attilæ filius. Prisc., Exc. leg., 45, 46.--Son nom se trouve encore sons les formes suivantes: Dinzigikh. Chron. Pasch.--Dinzio, Jorn., R. Get., 51.--Dinzic, Marcell. Comit. Chron. Ces deux dernières formes étaient probablement des diminutifs familiers.
[Note 538: ][(retour) ] Juniorem ex filiis introeuntem et adventantem, nomine Hernach, placidis et lætis oculis est intuitus, et cum gena traxit. Prisc., Exc. leg., p. 68. Voir ci-dessus Hist. d'Attila, c. 4.
[Note 539: ][(retour) ] Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos liberos parvi facere, ad hunc solum animam adjicere, unus ex barbaris qui prope me sedebat et latinæ linguæ usum habebat, fide prius accepta, me nihil eorum, quæ dicerentur, evulgaturum, dixit, vales Attilæ vaticinatos esse, ejus genus quod alioquin interiturum erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., Exc. leg., p. 68.
[Note 540: ][(retour) ] Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus... Jorn., R. Get., 51.