«Cette nation funeste est cruelle, avide, sauvage au delà de toute idée, et barbare pour les barbares eux-mêmes. Son âme et son corps respirent la menace. Le visage des enfants, ordinairement si doux, est empreint chez elle d'un cachet d'horreur. Une masse ronde qui se termine en pointe, deux cavernes creusées sous le front et où l'on chercherait vainement des yeux, puis entre les joues une excroissance informe et plate, voilà la tête du Hun. La lumière n'arrive qu'avec peine dans les chambres étroites où l'œil semble la fuir, et cependant il s'en échappe des regards perçants qui embrassent les plus lointains espaces. On dirait que ces points ardents placés au fond de deux puits compensent leur éloignement par une possession plus énergique de la lumière[566]. L'aplatissement des narines est dû aux bandelettes dont on serre la face des nouveau-nés, afin que le casque, n'ayant plus l'obstacle du nez, s'adapte plus exactement au visage. Ainsi l'amour maternel déforme l'enfant et le façonne pour la guerre[567].... Le reste du corps est beau: une poitrine large, des épaules carrées, peu de ventre, une taille au-dessous de la moyenne quand le Hun est à pied, et grande quand il est à cheval... Sitôt que l'enfant peut se passer de sa mère, on le place sur un cheval, afin que ses membres délicats se plient de bonne heure à des exercices qui rempliront sa vie. Il est des nations qui voyagent et se transportent sur le dos des coursiers, celle-ci y demeure[568]... Armé d'un arc énorme et de longues flèches, le Hun ne manque jamais son but: malheur à celui qu'il a visé, car ses flèches portent la mort!»

[Note 566: ][(retour) ]

Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis

Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum

Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis

Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri

In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,

Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso,

Magna vident spatia, et majoris luminis usum

Perspicua in puteis compensant puncta profundis.


Sidon. Apoll., Carm., 2, v. 245-251.

[Note 567: ][(retour) ]

Tum ne per malas excrescat fistula duplex,

Obtundit teneras circumdata fascia nares,

Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos

Maternus deformat amor, quia tensa genarum

Non interjecto fit latior area naso.


Sid. Apoll., Paneg. Anth.--Carm. 2, v. 253-257.

On voit par ce qui précède que les Huns exerçaient sur la tête de leurs enfants nouveau-nés deux espèces particulières de déformations. La première regardait la face. Au moyen de linges fortement serrés, ils obtenaient l'aplatissement du nez et la dilatation des pommettes des joues. La seconde s'appliquait au crâne, que l'on pétrissait en quelque sorte de manière à l'allonger en pain de sucre: Consurgit in arctum massa rotunda caput. Un savant naturaliste étranger, qui a pris pour objet de ses recherches anthropologiques les races du nord-est de l'Europe, avait été frappé du grand nombre de crânes déformés que présentent les anciennes sépultures dans les localités occupées autrefois par les nations finno-hunniques. Il me fit l'honneur de me consulter à ce sujet. Je suis heureux de pouvoir fournir un texte précis qui réponde au besoin des sciences naturelles, et non moins heureux que celles-ci viennent appuyer d'une démonstration sans réplique les probabilités de l'histoire.

[Note 568: ][(retour) ]

..... Cornipedum tergo gens altera fertur,

Hæc habitat.


Sidon. Apollin., Paneg. Anthem., v. 265.

Les barbares, prompts et mobiles comme des enfants, oublient aisément le mal qu'ils ont fait, et se flattent non moins aisément que l'offensé en a perdu le souvenir, sitôt qu'un intérêt nouveau ou quelques nouvelles préoccupations leur rendent cet oubli désirable: c'est ce que nous voyons arriver chez les fils d'Attila. L'année 467 nous les montre réunis en une sorte de congrès de famille et délibérant sur une faveur qu'ils veulent obtenir du gouvernement romain, comme si l'année précédente ils n'avaient pas ravagé impitoyablement ses provinces: ce qu'ils sollicitent maintenant, c'est le droit de commercer librement avec l'empire, la détermination de certains marchés dans les villes romaines de la frontière, où les Huns puissent apporter et vendre leurs marchandises et se procurer en retour des marchandises romaines. Ils décident qu'une ambassade solennelle sera en leur nom collectif envoyée à Constantinople, afin de porter leur demande à la connaissance de l'empereur[569]. La législation romaine faisait du droit de trafic entre l'étranger et le Romain, jus commercii, un privilége qui ne s'octroyait qu'à bon escient en faveur de voisins dont l'amitié semblait éprouvée, car il n'était pas rare que les barbares cherchassent à abuser de ce droit. Tantôt, à la veille d'une guerre qu'ils méditaient contre l'empire, ils venaient s'approvisionner de vivres et d'armes dans les marchés romains; tantôt, se donnant rendez-vous en grand nombre dans les places de commerce, qui étaient ordinairement aussi des places de guerre, ils faisaient main-basse sur les habitants, saccageaient la ville ou s'en emparaient par trahison. Attila avait accompli ou tenté plusieurs coups de ce genre qui avaient rendu avec juste raison le gouvernement romain défiant et difficile, et l'humeur batailleuse de quelques-uns de ses fils, ainsi que l'agitation qu'ils entretenaient dans leurs tribus, n'était guère propre à faire lever l'interdiction; aussi l'ambassade ne rapporta-t-elle de Constantinople qu'un refus exprimé en termes très-nets[570].

[Note 569: ][(retour) ] Ut omnibus omnino præteritorum dissidiorum causis resecatis, pacem inirent: itaque Romani, ut olim erat in more positum, ad Istrum usque procedentes mercatum celebrarent, ex quo invicem ea, quæ sibi opus essent, desumerent. Prisc., Exc. leg., 44.

[Note 570: ][(retour) ] Ea quidem legatio, re infecta rediit. Prisc., ibid.

Ce refus mit les princes huns hors d'eux-mêmes. Ils se réunirent de nouveau pour exhaler leur colère, et dans ce conseil, qui paraît avoir été fort tumultueux, les résolutions les plus violentes furent agitées. Il y eut un parti de la guerre qui prétendait qu'une pareille injure ne pouvait être lavée que par des flots de sang dans les murs mêmes de Constantinople, et Denghizikh se trouva naturellement l'organe obstiné de ce parti; mais il rencontra en face de lui Hernakh, qui se fit avec non moins d'obstination l'avocat des résolutions pacifiques[571]. Entre autres arguments en faveur de la paix, il fit valoir celui-ci: «que les Acatzires, les Saragours et les autres tribus hunniques voisines du Caucase et de la Mer-Caspienne étaient en ce moment même engagés dans une expédition au cœur de la Perse[572]. «N'y aurait-il pas folie à nous d'entreprendre, disait-il, une autre guerre encore avec l'empire, et de nous jeter de gaieté de cœur deux pareils ennemis sur les bras?» Le raisonnement d'Hernakh nous prouve clairement que les nations hunniques continuaient à se regarder comme les membres d'un même corps dans toute l'étendue de leur ancienne confédération, depuis la Mer-Caspienne et le Caucase jusqu'au Danube, et maintenant même jusqu'au pied de l'Hémus. L'influence du jeune fils d'Attila et ses arguments de bon sens entraînèrent la minorité de ses frères, tous ceux probablement qui, habitant comme lui au midi du Danube, se trouvaient directement sous la main de l'empereur; mais Denghizikh tint bon[573]: il déclara que, si on l'abandonnait, il ferait la guerre à lui seul et saurait la mener à bonne fin. Il mêlait au ressentiment de son injure on ne sait quelle idée de conquête dans les provinces de Mésie ou de Thrace, et même l'espérance de se rendre l'empire romain tributaire. Sa résolution une fois arrêtée, il fit appel aux hordes du Borysthène et du Dniéper; tout fut bientôt en mouvement dans les plaines de la Mer Noire, et l'avant-garde d'une puissante armée ne tarda pas à se montrer sur l'Hunnivar.

[Note 571: ][(retour) ] Etenim Dengizich... bellum Romanis indici volebat... Cui quidem apparatui Hernach repugnabat. Prisc., Exc. leg., 45.

[Note 572: ][(retour) ] Nec enim bellum longuis geri a patria expedire existimabat, quod Saraguri, Acatziris aliisque gentibus aggregati, in Persas exercitum duxerant. Prisc., Exc. leg., 46.