[Note 645: ][(retour) ] Elle est souvent donnée au Kha-Kan des Avares et des Bulgares, ὁ κατάρατος, πανάθεος, θεομισητὸς Χάγανος. Chron. Pasch., pass.
Onze ans à peu près avant cet appel que leur faisaient les Huns, les maudits-de-Dieu avaient essayé d'arriver jusqu'au Danube. Une de leurs hordes partant du Volga où ils étaient à peine établis menaçait déjà les provinces méso-pannoniennes, quand le grand Théodoric, prenant avec lui en toute hâte ce qu'il put réunir de soldats goths et romains, alla l'attendre dans les plaines du Dniester, la battit, la mit en déroute, et lui blessa son roi de guerre nommé Libertem[646]. Les Bulgares avaient oublié leur échec et ne se souvenaient plus que de la richesse proverbiale de la Romanie et du grand nombre de ses villes, lorsque leur vint la proposition des Huns, qu'ils acceptèrent sans balancer. Ce peuple, qui figurera au premier plan de nos récits, est encore un des éléments dont s'est composée la nation russe, moitié asiatique et moitié slave dès l'origine de son histoire. On le voit, le premier noyau de ce grand empire, destiné à tant de péripéties, essaya de se former au VIe siècle, sur la lisière de l'Asie et de l'Europe, par l'alliance de deux barbaries conjurées contre l'empire romain. Son premier objet fut le pillage de la vallée du Danube; son premier cri de guerre: à la ville des Césars[647]! A-t-il beaucoup changé depuis?
[Note 646: ][(retour) ] Ennod., Paneg. Theodor., p. 296.
[Note 647: ][(retour) ] Czargrad, c'est le nom de Constantinople chez les Slaves.
Ce fut pendant l'hiver de 498 à 499 que l'armée des barbares coalisés, à laquelle un historien byzantin donne le nom de hunno-vendo-bulgare[648] (le mot de Vende étant employé quelquefois dans une acception générique pour désigner tous les Slaves), déboucha sur la rive gauche du Danube. L'hiver était la saison que les barbares de ces contrées choisissaient le plus ordinairement pour leurs irruptions en Mésie, «attendu, dit Jornandès, que le Danube gèle chaque année, et que ses eaux, prenant la dureté de la pierre, peuvent donner passage non-seulement à de l'infanterie, mais à de la cavalerie, à de gros chars attelés de trois chevaux, en un mot à toute espèce de convoi; d'où il suit que l'hiver une armée envahissante n'a besoin ni de radeaux, ni de barques.[649]» Un autre avantage encore faisait choisir aux barbares le temps des gelées pour commencer leurs campagnes. Les flottilles romaines en station sur le fleuve étant prises dans les glaces, ils pouvaient à leur gré tourner les forteresses, et rien ne les arrêtait plus jusque dans le cœur du pays: étaient-ils battus plus tard ou retournaient-ils vainqueurs avec leur butin lorsque le fleuve était dégelé? ils le franchissaient suivant la coutume des Asiatiques sur des outres attachées à la queue de leurs chevaux. L'armée hunno-vendo-bulgare surprit les Romains, qu'une longue paix avait endormis. Le commandant de l'Illyrie, qui se nommait Aristus, eut peine à réunir quinze mille hommes, avec lesquels il marcha au-devant des barbares, traînant à sa suite sept cents chariots chargés d'approvisionnements et d'armes[650]. Les deux armées se rencontrèrent près d'un cours d'eau que les historiens appellent Zurta, et dont la position précise nous est inconnue. C'était une petite rivière encaissée dont l'eau était profonde et les berges très-escarpées d'un côté. Soit nécessité fatale de la position, soit incapacité du général, les Romains, au lieu de se retrancher derrière ce fossé, se le placèrent à dos et commencèrent l'attaque. Ils croyaient peut-être avoir bon marché de masses tumultueuses qu'aucun ordre apparent ne dirigeait; mais il n'en fut pas ainsi. Ces visages hideux, ces cris sauvages, la nouveauté des armes et de l'ennemi, effrayèrent les légions, qui, se voyant débordées par les escadrons huns et bulgares, ne songèrent plus qu'à échapper. La Zurta était derrière; il fallait la traverser et gravir ses escarpements sous des nuées de flèches, et il y eut là un affreux massacre. Quatre mille Romains furent égorgés, noyés, écrasés sous les pieds des chevaux, et trois officiers impériaux restèrent parmi les morts après avoir bravement, mais vainement combattu[651]. Les vaincus, au lieu de s'en prendre à eux-mêmes, à leur imprudence, à leur lâcheté, à l'inhabileté de leur commandant, expliquèrent leur défaite par les illusions magiques que savaient jeter les chamans bulgares, et qui avaient, disaient-ils, paralysé leurs bras[652]. On remarqua aussi, non sans frayeur, qu'une nuée de corbeaux devançait les escadrons bulgares dans leur marche, ou les couvrait pendant la bataille, comme si les maudits-de-Dieu avaient fait un pacte avec la mort[653]. Tel fut le début de la coalition hunno-slave sur les terres de l'empire. Quand les barbares eurent amassé beaucoup de butin, ils allèrent le mettre à couvert dans quelque vallon retiré des Carpathes, et se préparèrent à une nouvelle campagne.
[Note 648: ][(retour) ] Οὐγνοβουσνδοβούλγαροι. Theophan., Chronogr., p. 296. Consulter là-dessus une note de M. Saint-Martin, dans le VIIe volume de son édition de l'Histoire du Bas-Empire, de Lebeau, p. 143.
[Note 649: ][(retour) ] Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite congelato... nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque et triaculas, vel quidquid vehiculi fuerit, nec cymbarum indigeat lintre. Jorn., R. Get., 53.
[Note 650: ][(retour) ] Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Marcellin. Comit., Chron., ann. 499.
[Note 651: ][(retour) ] Zon., l. XIV, tome II, p. 56.--Cedren., t. I, p. 358.
[Note 652: ][(retour) ] Barbari autem cum incantationibus et artibus magicis usi fuissent, Romani turpiter in fugam acti sunt. Zon., l. c.