Ce que Pilegrin avait fait pour Rudiger par affection de famille, les Minnesingers le firent pour lui par reconnaissance poétique: ils introduisirent le bon évêque dans le canevas de ses propres inventions avec un rôle conforme d'ailleurs à son caractère et à ses goûts. Le Niebelungenlied nous le dépeint, dans sa cour épiscopale de Passau, donnant l'hospitalité au cortége qui emmène chez les Huns la reine Crimhilde[567], sa nièce, car on fait de Pilegrin un frère de la reine Utta, femme de Ghibic. Dans le poëme de la Complainte, c'est le lettré curieux, le collecteur d'aventures héroïques qui se montre plus volontiers à nous. Les bardes d'Attila, chargés par Théodoric de porter en tous lieux la nouvelle des catastrophes d'Etzelburg, ne manquent pas de s'arrêter à Passau et de raconter à Pilegrin tout ce qui s'est passé. L'imagination de l'évêque se monte à leur récit; il veut écrire ces mémorables aventures et fait promettre à Swemmel, l'un de ces bardes, qu'il le secondera dans son entreprise. «Swemmel, lui dit-il, mets ta main dans ma main et jure-moi que, si tu traverses de nouveau ce pays, tu reviendras me voir. Ce serait un grand malheur si ce que tu m'as conté venait à se perdre; aussi je ferai tout écrire, les vengeances et les combats, les catastrophes et la mort des héros, et ce dont tu auras été témoin par la suite, tu me le confieras de même en toute sincérité. Outre cela, je veux savoir de chaque parent, homme ou femme, ce qu'il peut m'apprendre là-dessus; mes messagers vont partir à l'instant pour le pays des Huns, afin de me tenir au courant de tout ce qui arrivera, car c'est bien là la plus grande histoire qui se soit passée dans le monde[568]

[Note 567: ][(retour) ] Niebelungenlied., y. 5187 et seqq.

[Note 568: ][(retour) ]

Es ist die gröszeste Geschicht',
Die zur Welte je geschach.

Klagenlied, v. 3714 et seqq.

Mais le lettré, le collecteur de traditions, l'amateur de poésie populaire était bien autre chose encore, en vérité: c'était un personnage politique important et un apôtre plein de courage. Évêque de Passau depuis l'année 971 jusqu'à l'année 991, époque de sa mort, il se trouva mêlé à toutes les grandes affaires de l'Allemagne, principalement à l'affaire par excellence, celle qui n'intéressait pas seulement l'Allemagne, mais l'Europe, mais la chrétienté tout entière: je veux parler de la conversion des Hongrois et de leur introduction dans la société civilisée, au moyen du christianisme. Depuis bientôt cent ans que ce peuple habitait la Pannonee, où le roi Arnulf l'avait imprudemment appelé pour détruire les Moraves ses ennemis, l'Europe n'avait pas eu un instant de repos: l'Illyrie, l'Italie, la Bavière, la Thuringe, la Saxe, la Franconie, l'Alsace, la France même, avaient été successivement ravagées, et comme nous l'avons fait voir plus haut[569], la terreur qui accompagnait les nouveaux Huns ne pouvait se comparer qu'à celle que le monde romain avait ressentie au ve siècle vis-à-vis des Huns d'Attila. Après bien des efforts impuissants, l'Allemagne eut sa revanche, et les Hongrois tombèrent sous l'épée de l'empereur Othon le Grand à la fameuse bataille d'Augsbourg, livrée en 955, où leur armée fut presque anéantie. Il s'ensuivit un traité de paix dans lequel le vainqueur imposa au vaincu, pour première condition, l'obligation de recevoir chez lui des missionnaires, de laisser construire des églises et de ne gêner en rien l'exercice du culte chrétien sur son territoire. C'était un traité qui valait bien ceux que nous faisons aujourd'hui avec les barbares du monde moderne pour leur imposer, comme premiers éléments de civilisation, nos produits industriels et nos vices. Cette convention fut acceptée par le peuple hongrois, que la défaite d'Augsbourg laissait sans moyen de résistance, et l'affaire conclue, Othon pourvut à l'exécution. Voulant organiser, près de la frontière de Hongrie, un centre d'opérations où viendrait aboutir tout le travail de la propagande et d'où les missionnaires recevraient l'impulsion, il choisit la ville de Passau pour sa place forte, et l'évêque Pilegrin pour son général. Le pape investit à ce sujet Pilegrin de pouvoirs extraordinaires; il eut sous lui, comme ses lieutenants, Bruno qui fut plus tard l'apôtre de la Russie, et l'ardent moine Wolfgang, qu'il récompensa par l'évêché de Ratisbonne[570]. Lui-même payait courageusement de sa personne et réclamait les devoirs du soldat plus souvent que les droits du chef. Les deux objets de ce double apostolat marchèrent de front avec la même sollicitude, le christianisme se répandant au profit de la civilisation, tandis que, d'un autre côté, l'adoucissement graduel des mœurs, les pratiques de la paix, le sentiment du bien-être, amenaient naturellement les Barbares à la religion chrétienne.

[Note 569: ][(retour) ] Histoire des Successeurs d'Attila, Conclusion.

[Note 570: ][(retour) ] Mabillon., Act. SS., ordin., S. Benedict. sæcul., vi, p. 81.--Cf., Epist. Othon. ad. Pilegrin. Bataviens. episc.

L'occasion se montra d'abord favorable. Geiza, que les Hongrois élurent pour chef suprême en 972, soldat rude, mais intelligent, ressentait pour le christianisme une secrète propension que la conversion de la reine fit éclater, et là, comme en Angleterre, comme dans la Gaule franke, «l'épouse fidèle attira à la foi l'époux infidèle.» C'était, à vrai dire, une terrible femme que cette souveraine des Hongrois qui montait à cru les chevaux les plus rétifs, buvait comme un soldat, battait de même, et ne se faisait aucun scrupule de tuer un homme[571]; mais cette sorte de virilité féminine ne déplaisait point à ses sujets, et comme elle était en outre d'une taille et d'un visage remarquablement beaux, on avait ajouté à son nom de Sarolt le surnom de Beleghnegini, qui signifiait en slavon la belle maîtresse[572]. Telle fut la Clotilde du nouveau Clovis. L'histoire, il est vrai, a jeté quelques nuages sur sa qualité d'épouse légitime, en nous signalant une autre femme de Geiza vivant à la même époque, Adélaïde, sœur de Miecislas, roi de Pologne, mais il faut songer que la polygamie florissait chez ce peuple tartare, et que la réforme des mœurs ne fut pas l'entreprise la plus prompte et la plus aisée des prédicateurs chrétiens.

[Note 571: ][(retour) ] Uxor supra modum bibebat, et in equo, more militis, iter agens, quemdam virum iracundiæ nimio fervore occidit. Ditmar., ap. Pray. Ann. Hung., p. 373.