[Note 593: ][(retour) ] Si tam nobilissima gens Hungariæ primordia suæ generationis et fortia quæque facta sua ex falsis fabulis rusticorum, vel a garrulo cantu joculatorum, quasi somniando audiret, valde indecorum et satis indecens esset: ergo potius, a modo de certa scripturarum explanatione et aperta historiarum interpretatione, rerum veritatem nobiliter percipiat. Anonym., Chron. Præfat.
«Heureuse donc la Hongrie, à qui tant de présents divers ont été octroyés! Qu'à toutes les heures de son existence, elle se réjouisse du don que lui fait son lettré en lui enseignant l'origine de ses rois et de ses nobles! Qu'honneur et louange soient rendus au roi éternel et à sainte Marie sa mère, par la grâce de qui trouvent les rois et nobles de Hongrie règne et heureuse fin ici et à toujours! Amen[594].»
[Note 594: ][(retour) ] Felix igitur Hungaria, cui sunt dona data varia, omnibus enim horis, gaudeat de munere sui litteratoris, quia exordium genealogiæ regum suorum et nobilium habet. De quibus regibus sit laus et honor regi æterno et sanctæ Mariæ matri ejus, per gratiam cujus reges Hungariæ et nobiles regnum habeant felici fine, hic et in æternum. Amen. Anonym., Chron. Præfat.
On le voit par son propre témoignage, ce que l'auteur a voulu faire en compilant cette chronique, c'est remplacer les chansons nationales, où le Magyar apprenait l'histoire de sa race, par une composition chrétienne et plus littéraire, à son avis. Toutefois, malgré son dédain pour les jongleurs et pour leurs chansons, il ne parvient à effacer de ses récits ni la couleur profondément païenne, ni la rudesse poétique des documents traditionnels sur lesquels il travaille. On trouve chez lui des retours de phrases et de pensées qui indiquent clairement la source où il puise. Il cite aussi parfois les formules ordinaires des chansons, mais pour s'en moquer: «Les Hongrois, dit-il, se conquirent bonne terre et bonne renommée, comme parlent nos jongleurs.» Au reste il se pique de discernement dans le choix des matériaux qu'il emploie. «N'attendez pas de moi, dit-il dans un endroit de son ouvrage, que je vous raconte comment Botond (espèce de nain hongrois) est allé jusqu'à Constantinople, et a fendu la porte d'airain d'un coup de sa doloire: n'ayant rien rencontré de pareil dans les livres des historiographes, j'ai rejeté cette fable du mien. Si vous en voulez davantage, croyez aux chansons des jongleurs et aux contes des paysans[595]!» Le nom d'Attila revient sans cesse sous la plume de l'anonyme.
[Note 595: ][(retour) ] Quidam dicunt... sed ego quia in nullo codice historiographorum inveni, nisi ex falsis fabulis rusticorum audivi, ideo ad præsens opus scribere non proposui... Si scriptis præsentis paginæ credere non vultis, credite garrulis cantibus joculatorum et falsis fabulis rusticorum. Anonym. Gest. Hungar., 33.
Après la chronique du notaire se présente, par ordre d'importance et aussi de date, celle de l'évêque Chartuicius, écrite pour le roi Coloman, entre les années 1095 et 1114, et intitulée Chronica Hungarorum. Coloman est ce bizarre roi de Hongrie qui, après avoir écrasé la troupe de Pierre l'Hermite à son passage pour la Terre-Sainte, fit si bon accueil à Godefroy de Bouillon, et qui lui adressa cette lettre de bienvenue: «Ta réputation, mon cher duc, m'a persuadé que tu es un homme puissant et riche dans ton pays, pieux et honorable partout où tu vas, estimé et glorifié par tous ceux qui te connaissent. Aussi t'ai-je toujours aimé, et mon grand désir en ce moment est-il de te voir et de te connaître[596].» Les ouvrages de Chartuicius, auteur d'une des légendes de saint Étienne, furent en si haute estime aux xiie et xiiie siècles, qu'on les déposa dans le chartrier du royaume, où on les consultait comme des documents d'une autorité souveraine, lorsqu'il s'élevait quelque contestation entre le prince et les magnats. C'est dans la Chronique des Hongrois que se trouve l'indication du fil mystérieux au moyen duquel Attila se rattache à la Hongrie chrétienne. Chartuicius était fort âgé quand il composa ce livre sur l'ordre du roi Coloman, et il s'excuse avec bonhomie des fautes qu'on pourra reprendre dans sa prose latine. «Je sens que le grammairien Priscianus, autrefois de ma connaissance assez intime, m'a depuis longtemps délaissé, dit-il. Je suis vieux et les brouillards de l'âge ont obscurci la lumière qui éclaira jadis mon esprit[597].» Nous avons donc, dans les deux chroniques du notaire anonyme et de l'évêque Chartuicius, deux résumés des traditions nationales, écrits l'un trente, l'autre soixante ans après la mort de saint Étienne, premier roi de Hongrie.
[Note 596: ][(retour) ] Cs. J. Boldényi. La Hongrie moderne, 1851, p. 28.
[Note 597: ][(retour) ] Priscianus grammaticus mihi olim sat bene perspectus et cognitus, procul a me digressus, jam decrepito mihi, tanquam caligine quadam septus, faciem exhibet obscuratissimam... Chartuic., Chron. Hungar., Proœm.
J'arrive à la chronique de Simon Kéza, la plus célèbre de toutes, celle qui a servi de modèle aux chroniqueurs hongrois depuis la fin du xiiie siècle jusqu'au milieu du xve. Kéza nous dit lui-même qui il était: dans une dédicace assez bizarre, «au très-invincible et très-glorieux roi Ladislas IIIe» (Ladislas le Cuman), il s'intitule «son fidèle clerc, pour l'aider à contempler celui dont le soleil et la lune admirent la beauté[598],» c'est-à-dire son chapelain, et ce fut sur la demande expresse de ce roi qu'il rédigea son livre vers l'an 1282. Un grand pas a été fait depuis le notaire anonyme de Béla: l'église, mieux affermie sur ses bases, ne redoute plus les jongleurs, et l'histoire, écrite en prose latine par des clercs, s'ouvre plus largement aux données de la poésie populaire et de la tradition. Non-seulement elle se montre moins ombrageuse à l'égard des chansons et des fables, mais elle leur demande des moyens de succès et de popularité. Ainsi le conte du nain Botond fendant d'un coup de hache la porte d'airain de Constantinople, et terrassant, sous les yeux de l'empereur, un géant grec, ce conte, dont l'anonyme refusait de souiller ses pages, le renvoyant aux paysans et aux jongleurs, Simon Kéza l'insère dans les siennes avec assez de détails[599]. En revanche, il dédaigne de raconter comment Léel, fait prisonnier par les Allemands, enfonça le crâne de l'empereur Conrad d'un coup de trompette. «Il y a des gens qui débitent cela, nous dit-il, mais je leur laisse de telles inepties qui ne prouvent rien que la légèreté de leur jugement[600].»
[Note 598: ][(retour) ] Fidelis clericus ejus, ad illam adspicere, cujus pulchritudinem mirantur sol et luna. Sim. Keza. Dedicat.