[Note 308: ][(retour) ] Bajoariis cum commeatibus exercitus, qui navibus devehebantur, per Danubium, secunda aqua, descendere jussit. Ub. sup.

De leur côté les Avars ne s'endormaient point; ils avaient profité du répit que leur laissait Charlemagne pour réparer ou compléter leur système de défense, système étrange qui ne ressemble à aucun autre, et qui paraît avoir été imaginé plutôt pour arrêter des courses de brigands, telles que celles des Bulgares et des Slaves, que pour soutenir l'effort de grandes armées organisées, telles que celles des Franks. Nous en avons une description curieuse, quoique un peu obscure, dans les récits du moine de Saint-Gall, qui la tenait, nous dit-il, de son maître Adalbert, vieux guerrier qui avait accompagné le comte Gérold et ses Souabes dans la campagne de Hunnie. Qu'on se figure neuf grands remparts ou enceintes de forme à peu près circulaire, et rentrant les uns dans les autres de manière à partager le pays en zones concentriques depuis sa circonférence jusqu'à son milieu: c'étaient les fortifications des Avars. Ces enceintes, appropriées aux difficultés du terrain, se composaient d'une large haie, établie d'après le procédé suivant: on enfonçait, à la distance de vingt pieds l'un de l'autre, deux rangées parallèles de pieux dont la hauteur était aussi de vingt pieds[309], et l'on remplissait l'intervalle par une pierre très-dure ou une sorte de craie qui, en se liant, ne formait qu'une masse; le tout était revêtu de terre, semé de gazon et planté d'arbustes serrés qui par leur entrelacement présentaient une haie impénétrable. La zone laissée entre deux remparts contenait les villes et les villages, disposés de façon que la voix humaine pût se faire entendre de l'un à l'autre pour la transmission des signaux[310]. Les enceintes, qui longeaient d'ordinaire le lit des fleuves et les pentes des montagnes, étaient percées de loin en loin par des portes servant de passage aux habitants. Une enceinte prise, ils pouvaient se réfugier dans la suivante avec leurs meubles et leurs troupeaux, sauf à se retirer dans la troisième, si la seconde était forcée. D'une enceinte à l'autre, on pouvait correspondre au moyen de la trompette, dont les airs variaient selon des règles convenues[311]. Le nom avar de ces vastes clôtures concentriques nous est inconnu; les Germains les appelaient hrings ou rings, c'est-à-dire cercles. Adalbert affirmait à son élève que d'un ring à l'autre la distance était à peu près celle du château de Zurich à la ville de Constance[312], ce qui faisait de trente à quarante milles germaniques. Le diamètre de ces cercles allait en se rétrécissant à mesure qu'on approchait du centre, et là se trouvait le ring royal, que les Lombards et les Franks appelaient aussi campus, camp, et qui renfermait le trésor avec la demeure des souverains de la Hunnie. Il était situé non loin de la Theïsse, et au lieu où l'on suppose que s'élevait le palais d'Attila. Aussi, et sans trop s'arrêter aux obscurités que contiennent la description du moine de Saint-Gall et surtout ses mesures, on s'aperçoit que Charlemagne n'avait pas de minces difficultés à vaincre pour arriver au cœur du pays des Huns. Ces haies couvertes par des rivières et flanquées de montagnes, sans offrir l'obstacle de bonnes murailles crénelées, arrêtaient une armée envahissante à chaque pas et pouvaient la décourager, et le Danube, qui les coupait presque toutes par le milieu, permettait à leurs défenseurs d'accourir ou de faire retraite d'une rive à l'autre.

[Note 309: ][(retour) ] Stipitibus quercinis, faginis et abiegnis extructus, ut de margine ad marginem XX pedes tenderetur in latum, et totidem erigeretur in altum. Monach. S. Gall, Vit. Carol. Mag., ii, 2.

[Note 310: ][(retour) ] Inter hos aggeres ita vici et villæ erant locatæ, ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Monach. S. Gall., ii, 2.

[Note 311: ][(retour) ] Ut clangor tubaram posset cujusque rei significativus audiri. Id., loc. cit.

[Note 312: ][(retour) ] Quantum spatium est de castro Turonico ad Constantiam. Id., ub. sup.

Cette guerre avec le peuple d'Attila prenait aux yeux de Charlemagne un caractère essentiellement religieux, où dominait le souvenir du passé, et comme une idée de revanche contre le fléau de Dieu. Il voulut y préparer son armée par des mortifications et des prières propres à appeler sur elle la protection spéciale du ciel. Des litanies, accompagnées d'un jeûne général, furent célébrées dans le camp des Franks, qui présenta pendant trois jours le spectacle anticipé d'un camp de croisés sous les murs de Jérusalem ou d'Antioche. Charles lui-même nous donne la description de la pieuse solennité dans une lettre qu'il adresse des bords de l'Ens à Fastrade, et dont voici quelques passages:

«Charles, par la grâce de Dieu, roi des Franks et des Lombards et patrice romain, à notre chère et très-aimable épouse Fastrade reine.

«Nous t'envoyons par cette missive un salut affectueux dans le Seigneur, et par ta bouche nous adressons le même salut à nos très-douces filles et à nos fidèles résidant près de toi. Nous avons voulu t'informer que, le Dieu miséricordieux aidant, nous sommes sain et sauf, et que nous avons reçu par un envoyé de notre cher fils Pépin des nouvelles, qui nous ont réjoui, de sa santé, de celle du seigneur l'Apostolique, et de nos frontières situées de ce côté, qui sont paisibles et sûres[313]... Quant à nous, nous avons célébré les litanies pendant trois jours, à partir des nones de septembre qui étaient le lundi, continuant le mardi et le mercredi[314], afin de prier la miséricorde de Dieu qu'elle nous concède paix, santé, victoire et heureux voyage, assistance, conseil et protection dans nos angoisses. Nos évêques ont ordonné une abstinence générale de chair et de vin, excepté pour ceux qui ne la pourraient supporter pour causes d'infirmité, âge avancé ou trop grande jeunesse; toutefois il a été établi qu'on pourrait se racheter de l'abstinence de vin pendant ces trois jours, les riches en payant un sou par jour, les autres au moyen d'une aumône proportionnée à leurs facultés, ne serait-elle que d'un denier. Chaque évêque a dû dire sa messe particulière, à moins d'empêchement de santé; les clercs sachant la psalmodie avaient à chanter cinquante psaumes chacun, et pendant la procession des litanies ils devaient marcher sans chaussure[315]. Telle fut la règle dressée par nos évêques, ratifiée par nous et exécutée avec l'assistance de Dieu. Délibère avec nos fidèles comment vous célébrerez aussi ces mêmes litanies. Tu feras, quant au jeûne, ce que ta faiblesse te permettra. Nous nous étonnons d'ailleurs de n'avoir reçu de toi, depuis notre départ de Ratisbonne, ni message ni lettre; fasse donc que nous soyons mieux informé à l'avenir de ta santé et de tout ce qu'il te plaira de nous apprendre. Salut encore une fois dans le Seigneur.»

[Note 313: ][(retour) ] Missus dilecti nostri Pipini nobis nuntiavit de ejus sanitate ac domni Apostolici, vel de salvatione confinium nostrorum illis partibus positorum. Epist. Carol. Mag. ad. Fastrad., ann. 791.