Ses libéralités commencèrent par le pape. L'abbé Angilbert, qu'on désignait sous le nom d'Homère dans l'académie caroline, et qui, après avoir épousé Berthe, une des filles du roi, l'avait quittée de son consentement pour se faire moine à l'abbaye de Saint-Riquier, fut chargé d'accompagner à Rome le trésor enlevé par Héric, et de le déposer sur le tombeau des saints apôtres[334]. Parmi les rois d'Europe qui prirent part à ces riches gratifications figurait le roi de Mercie, Offa, à qui Charlemagne adressa une lettre contenant ces mots: «Nous avons envoyé aux grandes cités et aux métropoles une part du trésor des choses humaines que Jésus-Christ nous a accordé malgré nos démérites. A vous que nous aimons, nous avons voulu offrir un baudrier, un glaive hunnique et deux manteaux de soie.[335]» On peut supposer que dans le nombre des églises honorées de la munificence du roi, celles-là eurent le premier rang qui, pillées jadis par Attila, pouvaient revendiquer de pareils cadeaux comme une restitution légitime. La cathédrale de Mayence reçut, à ce titre apparemment, des objets du plus grand prix, qu'on montrait encore, au xvie siècle, dans son trésor épiscopal. «C'était, nous dit un écrivain, qui les vit alors et les admira, une croix d'or massif, nommée Benna, pesant douze cents marcs, et sur laquelle était inscrit un vers latin qui en indiquait le poids[336]. C'étaient aussi deux calices de l'or le plus fin, dont le plus petit pesait dix-huit marcs, et dont le plus grand, épais d'un doigt, avait deux anses qui remplissaient les mains de celui qui le soulevait, et avait la forme d'un mortier. L'un et l'autre étaient tout parsemés de pierreries[337].

[Note 334: ][(retour) ] Romam ad limina Apostolorum misit per Angilbertum dilectum sui abbatem. Annal. Franc. Dusch., ann. 796.

[Note 335: ][(retour) ] Sed et de thesauro humanarum rerum, quem Dominus Jesus nobis gratuita pietate concessit, aliquid per metropolitanas civitates direximus, vestræ quoque dilectioni, unum baltheum et unum gladium hunniscum, et duo pallia sericea... Willielm. Malmesb., Hist. Reg. Angl., i.

[Note 336: ][(retour) ]

Auri sexcentas habet, hæc crux aurea, libras.

[Note 337: ][(retour) ] Beat. Rhenan.--Calix major, quot marcas habuerit, nescio. Certum autem est, quod spissitudo ejus erat digiti, habebat autem idem calix duas ansas, quæ poterant manus replere levantis, sicut solent habere mortarii in quibus piperata et salsa præparantur. Chron. Mogunt., p. 384.

La guerre avait eu son triomphe, la foi attendait le sien. Lorsqu'on jugea Tudun et ses compagnons suffisamment instruits des vérités chrétiennes pour être admis au sacrement du baptême, on procéda à cette solennité avec un grand éclat, devant un immense concours de peuple. L'usage était, à la cour de Charlemagne, que les catéchumènes convertis par ses soins, avant d'approcher du baptistère, se dépouillassent entièrement de leurs habits pour se revêtir de robes ou longues chemises blanches, du lin le plus fin, qu'on leur abandonnait ensuite en commémoration de leur baptême. Ce cadeau était fort recherché des sauvages païens du Nord, témoin ce vieux soldat saxon, qui se vantait de s'être fait baptiser vingt fois pour se composer une garde-robe de chemises de lin[338], s'il faut en croire le moine de Saint-Gall, dont les anecdotes ne sont pas toujours bien dignes de foi. Sous ce costume, étrange pour un successeur d'Attila, Tudun, à genoux près de la piscine, fut lavé de l'eau baptismale, que chaque noble avar reçut à son tour. L'église d'Aix déploya pour cette grande occasion ses plus riches ornements et le luxe de ses processions d'évêques et d'abbés, étincelants d'or et de pierreries, qui faisaient dire à un ambassadeur du khalife Aroun: «J'avais vu jusqu'à présent des hommes de terre, aujourd'hui je vois des hommes d'or[339].» Les vers et la prose ne manquaient jamais aux fêtes de Charlemagne, à qui c'était faire sa cour que d'aimer les lettres; ils vinrent en abondance dans celle-ci, et les lettrés absents tinrent eux-mêmes à honneur d'y être représentés. Alcuin, dont le nom académique était Albinus, comme celui d'Angilbert était Homère et celui de Charlemagne lui-même David, félicitait le roi, dans une lettre artistement travaillée, «d'avoir courbé sous son sceptre victorieux cette race des Huns, si formidable par son antique barbarie, d'avoir attaché ces fronts superbes au joug de la foi, et fait briller la lumière à des yeux qui semblaient éternellement voués aux ténèbres[340]

[Note 338: ][(retour) ] Jam vicies hic lotus sum, et optimis candidissimisque vestibus indutus... Monach., S. Gall., ii, 29.

[Note 339: ][(retour) ] Prius terreos tantum homines vidimus, nunc autem aureos. Id., ii, 11.

[Note 340: ][(retour) ] Gentes, populosque Hunnorum antiqua feritate, et fortitudine formidabiles, tuis suo honori militantibus subdidit sceptris, prævenienteque gratia, colla diu superbissima sacræ fidei jugo devinxit, et cœcis ab antiquo tempore mentibus lumen veritatis infudit. Epist. Alcuin ad. Carol. M., ann. 796.