Ainsi la pensée d'Apollinaire consistait à mettre en relief saint Agnan, non point seulement comme personnage historique, mais comme personnage chrétien, pour la glorification de la religion, ainsi qu'il le dit lui-même, et «afin d'inculquer un si grand exemple au cœur des fidèles»: c'est là ce que désirait Prosper, ce que réclamaient avec lui les évêques des Gaules. Pour l'exécution de ce plan, Sidoine, après avoir fait une large part au défenseur d'Orléans, aurait passé à celui de Troyes, saint Loup, son ami, puis, selon toute apparence, à Geneviève, l'austère et courageuse conseillère des Parisiens, et, jetant un regard lointain sur l'Italie, il aurait dessiné au dernier plan saint Léon fléchissant Attila d'un mot et fermant devant cet homme fatal la carrière des conquêtes et de la vie. Tout l'arrangement du récit aurait convergé vers ces grandes figures chrétiennes échelonnées sur la route du conquérant. Déjà considérable en fait, leur action sur les conséquences de la guerre aurait été agrandie, exaltée. On aurait vu à chaque page la main de Dieu détournant le cours des événements à la prière de ses serviteurs; on aurait entendu sa voix parlant au cœur du Barbare par la bouche de trois grands évêques, et opérant dans le secret de la conscience humaine le plus inattendu des miracles, celui d'avoir rendu Attila pitoyable.
Ce mélange d'idées spéculatives et de faits réels était effectivement la passion du siècle. Habitués à chercher au ciel le nœud des choses de la terre, tous, historiens, théologiens, moralistes, subordonnaient dans leurs formules la marche des événements d'ici-bas à des péripéties venues d'en haut. L'histoire, telle que la comprenaient les écrivains de l'école chrétienne, était, si je puis ainsi parler, le spectacle des évolutions de la Providence conduisant les peuples vers un but spirituel à travers les bouleversements, remuant le monde pour les effrayer ou les punir, puis manifestant sa miséricorde par des coups imprévus au plus fort des violences de sa justice. C'est ainsi que l'écrivait Orose et que saint Augustin l'esquissait dans sa Cité de Dieu: semblable aux murs du festin de Balthazar, le livre de la Clio chrétienne ne se couvrait plus que d'avertissements prophétiques. La guerre d'Attila fournissait à ce système matière et sanction tout à la fois; on pouvait même dire que jamais l'application des inductions théologiques aux faits humains ne s'était montrée plus légitime. Et quant aux procédés de l'art, ils consistaient à mettre en regard au premier plan du tableau deux personnages mus également par l'action de Dieu, mais opposés l'un à l'autre: le Barbare, agent de sa colère, et le prêtre, agent de sa pitié.
Cette méthode, d'un mysticisme trop délicat pour les siècles suivants, se matérialisa chez les historiens du moyen âge. A mesure que l'ignorance et le goût exclusif du merveilleux obscurcirent le christianisme, l'idée pure et élevée d'une action latente de Dieu opérant ses miracles dans le secret des cœurs fit place à la thaumaturgie, aux prodiges, aux interventions surnaturelles, perceptibles par les sens. La beauté de l'histoire chrétienne et sa vérité, telles que les concevait le siècle d'Augustin et de Jérôme, en reçurent une grave atteinte. Tout le jeu des sentiments et des idées s'évanouit dans l'histoire pour faire place à des objets palpables ou tout au moins visibles; les inspirations prirent un corps, les idées devinrent des fantômes. A la belle scène de saint Léon changeant les résolutions d'Attila par l'ascendant d'une parole que Dieu féconde en l'inspirant, scène admirable autant que vraie, le moyen âge en substitua une autre dans laquelle l'apôtre Pierre, en habit papal et une épée à la main, apparaît pour effrayer Attila. On racontait alors comme une tradition que le roi des Huns, blâmé par les siens d'avoir reculé devant un vieillard sans armes, lui que les légions romaines n'osaient pas regarder en face, s'était écrié avec l'accent d'une terreur encore présente: «Oh! ce n'est point ce prêtre qui m'a forcé de partir, mais un autre qui, se tenant derrière lui l'épée en main, me menaçait de la mort, si je n'obéissais pas à son commandement[428].» Un second récit place saint Paul à côté de saint Pierre, probablement pour tenir la balance égale entre les deux apôtres gardiens et patrons de Rome chrétienne. On trouve cette tradition pour la première fois dans Paul Diacre, qui écrivait au viiie siècle: les écrivains postérieurs la répètent sans hésitation ni doute, comme un fait généralement admis en Italie, et le bréviaire romain lui donne une sorte de consécration en l'adoptant. Ce fut dès lors la vraie version de l'entrevue de saint Léon et d'Attila, celle qui devint populaire et que les arts reproduisirent à l'envi; enfin le pinceau de Raphaël lui a conféré l'immortalité. On comprendra, d'après ce simple fait, le caractère des altérations que le moyen âge a fait subir à beaucoup de personnages et d'événements des temps antérieurs.
[Note 428: ][(retour) ] Non se ejus qui advenerat personam reveritum esse, sed alium virum juxta eum in habitu sacerdotali... gladio evaginato... Paul. Diac., Breviar., rom., ap. Baron.--Thwrocz, i, 21.
Saint Agnan eut, au même titre que saint Léon, un destin pareil. Le patriotisme de ce prêtre, son héroïque constance, cette foi simple et naïve qui lui faisait dire quand il avait prié et mouillé de larmes les degrés de l'autel: «Allez voir là-haut si la miséricorde de Dieu ne nous vient point,» foi irrésistible et qui donne le secret de sa puissance sur les hommes, tout cela n'est plus compris par des esprits matériels au milieu des ténèbres toujours croissantes. Les miracles de l'énergie humaine soutenue par l'inspiration divine disparaissent devant une fantasmagorie puérile que le ve siècle eût repoussée, mais qui était devenue l'aliment indispensable d'une foi plus grossière. Ce que j'ai dit de saint Agnan et de saint Léon, je le dirai de Geneviève, cette sainte fille qu'on devine si bien en lisant sa première légende, et qu'on ne reconnaît plus dans les autres. Saint Loup lui-même, ce confident littéraire de Sidoine, dont nous avons quelques lettres, cet apôtre homme du monde que son biographe quasi-contemporain nous fait apercevoir sous un jour si vrai, a perdu toute réalité dans sa légende écrite à la fin du viiie siècle ou au commencement du ixe. L'ami de Sidoine, le compagnon de Germain d'Auxerre, s'est effacé pour faire place à un thaumaturge qui s'évanouit lui-même en une sorte de symbole. C'est du viie siècle au xe que s'opèrent généralement ces métamorphoses qui ont profondément altéré les biographies des saints et créé la mythologie légendaire. Toutefois ce mouvement d'idées ne manqua pas d'une certaine poésie, et c'est de là que jaillit le type du fléau de Dieu.
II. Mythe du fléau de dieu.--son origine dans les idées chrétiennes du ve siècle.--son développement au moyen age.--légende de saint loup.--attila infernal.--attila théologien.--attila vertueux.--fiésole et florence.--confusion de l'histoire et de la légende.
A quelle époque précise est née cette formule fameuse d'Attila flagellum Dei, dont les légendaires et les chroniqueurs ne font qu'un mot auquel ils laissent la physionomie latine, même en langue vulgaire? On ne le sait pas: tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle ne se trouve chez aucun auteur contemporain, et que la légende de saint Loup, dont je parlais tout à l'heure, laquelle fut écrite au viiie ou ixe siècle par un prêtre de Troyes, est le plus ancien document qui nous la donne. Déjà l'idée attachée par le moyen âge au mot flagellum Dei nous y apparaît dans sa plénitude; le mythe est formé. Il faut donc placer entre le ve et le viiie siècle l'adoption du flagellum Dei, d'abord comme une épithète attachée au nom d'Attila, puis comme un titre que celui-ci s'attribue lui-même et dont il se pare, enfin comme une personnification dans laquelle il se confond et qui absorbe sa réalité historique. Le mot flagellum Dei parcourt ces trois phases, et l'idée que lui assigne le moyen âge ne devient parfaite qu'à la dernière.
L'Italie et la Gaule se sont disputé l'honneur de l'invention. La tradition italienne l'attribue à saint Benoît, qui n'était pas né en 451; et, dans une histoire dont elle appuie ses prétentions, elle confond tout simplement le roi des Huns, Attila, avec le roi des Goths, Totila. La tradition gauloise lui donne pour auteur un ermite champenois. Suivant elle, des soldats huns, la veille de la bataille de Châlons, saisirent dans les bois qui environnaient cette ville un solitaire qu'ils conduisirent près du roi. Cet homme passait dans le pays pour un prophète, et Attila, soit pour le sonder, soit par une secrète appréhension de l'avenir, lui demanda qui serait vainqueur le lendemain. «Tu es le fléau de Dieu, tu es flagellum Dei, lui dit l'ermite; mais Dieu brise, quand il lui plaît, les instruments de sa vengeance. Tu seras vaincu, afin que tu saches bien que ta puissance ne vient pas de la terre[429].» Rien dans cette tradition n'est de nature à choquer l'histoire; ces idées sont celles du ve siècle; ce langage est le langage ecclésiastique du temps; le courage même de l'ermite rappelle le rôle que le clergé romain prit souvent vis-à-vis des Barbares: réduite à ces termes, la tradition gauloise ne choque nullement la vraisemblance. Ajoutons qu'ici le mot flagellum Dei n'est que la reproduction d'un texte d'Isaïe. Le prophète hébreu, dans son langage figuré, appelle Assur la verge de la fureur de Dieu, virga furoris Dei, le bâton dont Dieu frappe son peuple indocile. «Eh quoi! ajoute-t-il, le bâton s'élèverait-il contre la main qui le porte? Le bâton n'est que du bois, et le Seigneur des armées, le brisant en mille morceaux, le jettera au feu, dans toute la vanité de ses triomphes[430].» Voilà l'idée de l'ermite et presque son discours.
[Note 429: ][(retour) ] Tu es flagellum Dei... accipiet tamen hunc gladium a te dum voluerit et illum alteri tradet. Thwrocz., i, 15.
[Note 430: ][(retour) ] Quomodo si elevetur virga contra elevantem se, et exaltetur baculus, qui utique lignum est?--Subtus gloriam ejus succensa ardebit quasi combustio ignis. Isaïe, x, 15, 16.