C'est pourquoi les Bretons ne le tuèrent pas. Ils le conduisirent enchaîné dans un grand village voisin de la côte. En traversant une esplanade qui s'étendait au milieu des huttes de chaume, il remarqua des pierres hautes et plates, fichées en terre à intervalles irréguliers et couvertes de signes qu'il tint pour sacrés, car il n'était pas facile d'en découvrir le sens. Il vit que les huttes de ce grand village étaient semblables à celles des villages atrébates, mais d'une moindre richesse. Devant les huttes des chefs, des perches se dressaient, portant des hures de sangliers, des bois de rennes, des têtes chevelues d'hommes blonds. Komm fut conduit dans une hutte qui ne renfermait que la pierre du foyer recouverte encore de cendres, un lit de feuilles sèches et la figure d'un Dieu taillée dans une bille de tilleul. Lié au pilier qui soutenait le toit de chaume, l'Atrébate méditait sa mauvaise fortune et cherchait dans son esprit soit quelque parole magique très puissante, soit quelque artifice ingénieux, pour échapper à la colère des chefs bretons.
Et, pour charmer sa misère, il composait, dans la manière des aïeux, un chant rempli de menaces et de plaintes, et tout coloré par les images des montagnes et des forêts natales, dont il rappelait le souvenir dans son cœur.
Des femmes, tenant leur enfant pressé contre leur mamelle, vinrent le regarder avec curiosité et lui firent des questions sur son pays, sa race, les aventures de sa vie. Il leur répondit avec douceur. Mais son âme était triste et agitée par une cruelle inquiétude.
II
César, retenu jusqu'à la fin de l'été sur le rivage des Morins, ayant mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de l'Île à la quatrième heure du jour. Les Bretons l'attendaient sur la grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l'Océan parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles n'arrêtèrent les Romains. L'Aigle entourée des légionnaires toucha le sol de l'Île barbare. Les Bretons s'enfuirent sous la grêle de pierre et de plomb lancée par des machines qu'ils croyaient des monstres. Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d'élans sous l'épieu du chasseur.
Lorsqu'ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin de la côte, les chefs s'assirent sur les pierres rangées en cercle autour de l'esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération tout le long de la nuit, et quand l'aube commença d'éclairer l'horizon, tandis que le chant de l'alouette perçait le ciel gris, ils se rendirent dans la hutte où Komm l'Atrébate était enchaîné depuis trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant.
—Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage et tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne s'en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence.
Komm l'Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le plaisir qu'il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer, il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent:
—Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour un insensé et disaient que j'avais mangé l'herbe d'Erin, qui enivre les animaux. Aujourd'hui ils estiment que la sagesse des aïeux est en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l'autre, car mes paroles ne dépendent point du soleil ou de la lune, mais de mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et crever les yeux, afin qu'allant mendier du pain et de la bière dans les villages illustres, vous portiez témoignage par toute l'Île bretonne de sa force et de sa justice. Pourtant j'oublierai l'injure que vous m'avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et les Atrébates sont les fruits du même arbre. J'agirai pour le bien de mes frères qui boivent l'eau de la Tamise. L'amitié de César que je venais leur porter dans leur Île, je la leur ferai rendre maintenant qu'ils l'ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et l'a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu'ils sont les amis du chef Komm qui boit l'eau de la Somme.