Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition. Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout ce que j'ai fait je ne regrette rien.

J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents. Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils de César, au roi de Sicile.

FRA AMBROGIO.

Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié.

FARINATA.

Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles, mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins. Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne. Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins, sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre. C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse, n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif. Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens, j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main. Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil, le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers, cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon ouvrage, je me tenais à l'écart.

FRA AMBROGIO.

Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes, quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la Malena boire le sang florentin?

FARINATA.

Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie.