—Femme, vois, lui dit-il, que ce caillou est à la ressemblance de Pakôros, le forgeron; ce n'est pas sans la permission des Dieux qu'une pierre est à ce point semblable à Pakôros.
Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l'eau sur les pieds et sur les mains pour effacer la poussière qui les souillaient, il saisit entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l'autel et commença à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes ni aux enfants le soin de préparer le repas; et, à l'exemple des rois, il faisait cuire lui-même la chair des animaux.
Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les brindilles de bois sec jusqu'à ce qu'un Dieu les enveloppât de flammes. Bien que cette tâche fût sainte, le Vieillard souffrait qu'elle fût accomplie par une femme, à cause de la fatigue et de la vieillesse dont il était accablé. La flamme ayant jailli, il y jeta les chairs découpées, qu'il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses talons, il respirait l'âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait les larmes des yeux; mais son esprit n'en était point irrité, à cause de l'habitude, et parce que cette fumée était signe d'abondance. À mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son côté, la vieille Mélantho lui versait le vin noir dans une coupe d'argile semblable à celle qu'il avait donnée au Dieu.
Quand il eut apaisé sa faim et sa soif, il demanda si tout était bien dans la maison et dans l'étable. Et il s'enquit de la laine tissée en son absence, des fromages mis sur l'éclisse et des olives mûres pour le pressoir. Et, songeant qu'il possédait peu de biens, il dit:
—Les héros nourrissent dans les prairies des troupeaux de bœufs et de génisses. Ils ont des esclaves beaux et robustes en grand nombre; les portes de leur maison sont d'ivoire et d'airain, et leurs tables sont chargées de cratères d'or. La force de leur cœur leur assure des richesses, qu'ils gardent parfois jusqu'au déclin de l'âge. Certes, dans ma jeunesse, je les égalais en courage, mais je n'avais ni chevaux, ni chars, ni serviteurs, ni même une armure assez épaisse pour les égaler dans les combats et pour y gagner des trépieds d'or et des femmes d'une grande beauté. Celui qui combat à pied, avec de faibles armes, ne peut pas tuer beaucoup d'ennemis, parce que lui-même il craint la mort. Aussi, combattant sous les murs des villes, dans la foule obscure des serviteurs, je n'ai jamais rapporté de riches dépouilles.
La vieille Mélantho répondit:
—La guerre donne aux hommes des richesses et les leur ôte. Mon père Kyphos possédait à Mylata un palais et d'innombrables troupeaux. Mais des hommes armés lui ont tout pris, et ils l'ont tué. Moi-même, j'ai été emmenée esclave, mais je n'ai pas été maltraitée, parce que j'étais jeune. Les chefs m'ont reçue dans leur lit; et je n'ai jamais manqué de nourriture. Tu as été mon dernier maître et aussi le moins riche.
Elle parlait sans joie et sans tristesse.
Le Vieillard lui répondit:
—Mélantho, tu ne peux te plaindre de moi, car je t'ai toujours traitée avec douceur. Ne me reproche point de n'avoir point gagné de grandes richesses. Il y a des armuriers et des forgerons qui sont riches. Ceux qui sont habiles à construire des chars tirent profit de leur travail. Les devins reçoivent de grands présents. Mais la vie des chanteurs est dure.