Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre. Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage. Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville.
FRA AMBROGIO.
Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins! Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude. Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre?
FARINATA.
De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près de la sorte:
«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.»
Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et, s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter Florence.
FRA AMBROGIO.
Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive, après votre mort, en son saint Paradis!
FARINATA.