Et il chanta. Il modulait les sons avec force, appliquant le même rythme et la même cadence à tous les vers; et pour que sa voix ne faiblit pas, il la soutenait, par intervalles réguliers, d'une note de sa lyre à trois cordes. Et, avant de prendre les repos nécessaires, il poussait un cri aigu accompagné d'une vibration stridente des cordes.
Après qu'il avait dit un nombre de vers égal à deux fois le nombre des doigts de ses mains, il les faisait répéter aux enfants qui les criaient tous ensemble d'une voix perçante en touchant, à l'exemple du maître, leurs petites lyres, qu'ils avaient taillées eux-mêmes dans du bois, et qui ne rendaient point de son.
Le Vieillard répétait les mêmes vers avec patience jusqu'à ce que les petits chanteurs les eussent retenus exactement. Il louait les enfants attentifs, mais ceux qui manquaient de mémoire ou d'esprit, il les frappait du bois de sa lyre et ils allaient pleurer contre un pilier de la salle. Il donnait l'exemple du chant; mais il n'y joignait point de préceptes, parce qu'il croyait que les choses de la poésie étaient établies anciennement et hors du jugement des hommes. Les seuls conseils qu'il leur donnât regardaient la bienséance.
Il leur disait:
—Honorez les rois et les héros, qui sont au-dessus des autres hommes. Nommez les héros par leur nom et par le nom de leur père, afin que ces noms ne se perdent pas. Quand vous vous tiendrez assis dans les assemblées, ramenez votre tunique sur vos cuisses et que votre maintien exprime la grâce et la pudeur.
Il leur disait encore:
—Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés. Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: « Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu sans doute les avait inspirés.»
De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents. Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part des femmes et des enfants pour deux jours.
Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir, quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle, il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais, d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les généalogies des Dieux.
Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante. Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés dans un pli de sa tunique.