—Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis?
—Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans, nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi.
—Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient ressemblants.
—Qu'est-ce qu'il est devenu?
—Il a fait faillite et il s'est pendu.
Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait:
—Je voudrais savoir.
A quoi le docteur Socrate répondait:
—Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.
Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.