Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.

—Tu me promets?

Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie.

Lui montrant la petite armoire à glace:

—Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu. Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle. Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains, pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est spirituel, crois-tu?

Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux:

—Je vais te montrer comment je fais ça.

Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté ingénue et de tranquille innocence:

»—Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre, votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous êtes chez vous: commandez.»

Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny était sous le charme du beau mensonge.