XVI
Après quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il ne voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle trouva des prétextes gauches pour différer les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son désir.
Alors vinrent les jours âpres et les heures ingrates. Comme elle n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et, après avoir roulé longuement dans les banlieues, ils descendaient sur de mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre vent d'est, marchant à grands pas, comme flagellés par le souffle d'une invisible colère.
Une fois pourtant, le jour était si doux, qu'il les pénétra de sa douceur. Ils suivaient côte à côte les allées désertes du Bois. Les bourgeons, qui commençaient à se gonfler à la pointe des branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose, des cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la prairie semée de bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents coupés clos des vieillards passaient sur la route, et les nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son bourdonnement le silence du Bois.
—Tu aimes ces machines-là? demanda Félicie.
—Je trouve ça commode, voilà tout. C'est vrai qu'il n'était pas chauffeur. Il n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait que des femmes.
Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:
—Robert, tu as vu?
—Non.
—Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme.