—Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se produisent au moment où nous les percevons.
—C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté.
—L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la succession des phénomènes une idée très différente de celle que nous en avons.
—Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène! s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous sa jupe.
Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la supplia de ne pas s'inquiéter.
Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.
—Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge, qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît, est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous n'avons pas fini de le lire.
Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence, entendit battre son cœur. Elle s'écria:
—Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir... Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas...
Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours: