Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt sur son front:

—Elle joue avec ça.

Puis, étendant la main sur son cœur:

—C'est avec ça qu'il faut jouer.

—Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces maximes sa louange manifeste.

Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son cœur elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut l'éprouver, et qu'il est nécessaire de sentir les impressions qu'on doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique, après avoir vidé sur la scène une coupe de poison, elle avait eu toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: «L'art dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un sentiment qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer cette maxime, elle trouvait encore des exemples dans sa carrière triomphale.

Elle poussa un long soupir:

—Cette petite est admirablement douée. Mais il faut la plaindre: elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de critique, plus de pièces, plus de théâtres, plus d'artistes. C'est la décadence de l'art.

Chevalier secoua la tête:

—Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut désirer, le succès, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis que les gens de cœur n'ont qu'à se mettre une pierre au cou et à se jeter dans la rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.