Madame Nanteuil supposait qu'elle avait été retenue par madame Doulce.
—Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez qu'elle n'est jamais pressée.
Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait de l'usage. Madame Nanteuil le retint.
—Restez donc: Félicie ne va pas tarder à rentrer. Elle sera bien contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle.
Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier, silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille et, à mesure que l'aiguille s'avançait sur le cadran, il sentait une plaie brûlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était sûr, maintenant, qu'ils étaient ensemble. Le silence de la nuit, interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient sur le boulevard, favorisait les images et les réflexions qui le torturaient. Il les voyait.
Réveillée en sursaut par des chants montés du trottoir, madame Nanteuil confirma la pensée sur laquelle elle s'était endormie.
—C'est ce que je dis toujours à Félicie: on ne doit pas se décourager. Il y a dans la vie de mauvais jours...
Chevalier fit signe qu'il y en avait.
—Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils méritent. Il ne faut qu'un moment pour s'ôter tous les ennuis, pas vrai?
Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au théâtre.