On répétait pour la cinquante-sixième fois la Nuit du 23 octobre 1812, drame célèbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore été représenté à ce théâtre. La pièce était sue et l'on avait fixé au lendemain cette dernière répétition particulière que, sur les scènes moins austères que l'Odéon, on nomme la «répétition des couturières».
Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle avait eu affaire ce jour-là au théâtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire était exécrable dans le rôle de la générale Malet, elle était venue voir un peu, cachée au fond d'une baignoire.
La grande scène du «deux» commençait. Le décor représentait une mansarde de la maison de santé où le conspirateur était détenu en 1812. Durville, qui tenait le rôle du général Malet, venait de faire son entrée. Il répétait en costume: longue redingote bleue, avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois à pont. Et déjà même il s'était fait une tête, la tête glabre et martiale des généraux de l'Empire, avec la patte de lièvre qui passa des vainqueurs d'Austerlitz à leurs fils les bourgeois de Juillet. Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte collante.
»—Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer à ce colosse qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse s'écroulera.
Du fond de la scène, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur Jacquemont, donna la réplique:
»—Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute.
Soudain des cris à la fois plaintifs et furieux s'élevèrent de l'orchestre.
L'auteur éclatait. C'était un homme de soixante-dix ans, qui bouillait de jeunesse.
—Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est une cheminée. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu!
Maury passa.