—Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je vous défends d'être l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté. Adieu, Félicie.
Et il mit dans sa bouche le canon du revolver.
Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les rouvrit, Chevalier était couché sur le côté en travers de la porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, l'air de regarder et de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron. Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus. Replié sur lui-même, il avait l'air plus petit qu'avant.
Au coup de revolver, Ligny était accouru. Il souleva le corps dans la nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il frotta des allumettes que le vent soufflait aussitôt. Enfin, dans une lueur, il vit que la balle avait emporté un morceau du crâne et que les méninges étaient mises à découvert sur une surface grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, très irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent l'Afrique telle qu'elle est figurée dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des précautions minutieuses jusque dans l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut par la maison, cherchant et appelant Félicie.
Il la trouva dans la chambre à coucher qui, la tête sous les draps du lit défait, criait: «Maman! maman!» et récitait des prières.
—Ne reste pas là, Félicie.
Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor:
—Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte de la cuisine.
VII
Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient. Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir, il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de même de drôles d'idées sur la vie.