—Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.
—Vous?
—Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'années, en Égypte.
Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité et il commença le récit de son hallucination, après avoir allumé toutes les lampes électriques, pour dissiper les fantômes de l'ombre.
—Du temps que j'étais médecin au Caire, chaque année, au mois de février, je remontais le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais, avec des amis, visiter dans le désert les tombeaux et les temples. Ces promenades à travers les sables se font à dos d'âne. La dernière fois que je me rendis à Louksor, je louai un jeune ânier, dont l'âne blanc, Rhamsès, était plus vigoureux que les autres. Cet ânier, qui se nommait Sélim, était aussi plus robuste, plus svelte et plus beau que les autres âniers. Il avait quinze ans. Ses yeux doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils noirs; son visage brun était d'un ovale ferme et pur. Il marchait pieds nus dans le désert, d'un pas qui faisait songer à ces danses de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la grâce; sa gaieté de jeune animal était charmante. En piquant de la pointe de son bâton l'échine de Rhamsès, il causait avec moi dans un langage court, mêlé d'anglais, de français et d'arabe; il parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait être tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions caressantes. Il méditait des ruses subtiles et dépensait des trésors de prières pour se faire donner une cigarette. S'apercevant qu'il m'était agréable que les âniers traitassent leurs animaux avec douceur, il baisait devant moi Rhamsès sur les naseaux, et, durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingénieux à obtenir ce qu'il désirait. Mais il était trop imprévoyant pour jamais témoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu. Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus objets qui brillent et qu'on peut cacher, les épingles d'or, les bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand il voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait d'une lueur de volupté.
»L'été qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une épidémie de choléra avait éclaté dans la Basse-Égypte. Je courais la ville du matin au soir dans un air embrasé. Les étés du Caire sont accablants pour les Européens. Nous traversions les semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un jour que Sélim, amené devant le tribunal indigène du Caire, venait d'être condamné à mort. Il avait assassiné une enfant de fellahs, une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, tachés de sang, avaient été retrouvés sous une grosse pierre, dans la vallée des Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades façonnent au marteau avec des shellings ou des pièces de quarante sous. On me dit que Sélim serait certainement pendu, parce que la mère de la fillette refusait le prix du sang. Le khédive en effet n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, selon la loi musulmane, ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent de lui une somme d'argent en compensation. J'étais trop occupé pour penser à cette affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, rusé, mais irréfléchi, caressant, insensible, eût joué avec la fillette, lui eût arraché ses anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je n'y songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie s'étendait sur les quartiers européens. Je visitais trente et quarante malades par jour et je faisais à chacun d'abondantes injections veineuses. Je souffrais de désordres au foie, j'étais ravagé d'anémie, je tombais de fatigue. Pour ménager mes forces, il me fallait prendre un peu de repos à midi. Je m'étendais, après le déjeuner, dans la cour intérieure de ma maison et, là, je me baignais pour une heure dans cette ombre africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. Un jour que j'étais couché de la sorte dans ma cour sur mon divan, au moment où j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. Il souleva de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de son sourire innocent et sauvage et ses lèvres d'un rouge sombre découvraient des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre azurée des cils, brillaient de désir en regardant ma montre posée sur la table.
»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en étais surpris, non que les captifs soient étroitement surveillés dans ces prisons orientales où les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont mêlés dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat armé d'un bâton. Mais les musulmans ne sont jamais tentés de fuir leur sort. Sélim s'agenouilla avec une grâce suppliante, et approcha ses lèvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que l'apparition avait été courte. Quand Sélim disparut, je remarquai que ma cigarette qui brûlait, n'avait pas encore de cendre.
—Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil.
—Non pas, répondit le docteur. J'appris quelques jours après que Sélim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre, et qu'aux visiteurs européens, surpris de la douceur caressante de ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-même, n'y fit grande attention. J'étais alors en Europe.
—Et depuis il n'est pas revenu?