—Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti...
—Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne voulait plus de lui?
—Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre. L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la mélancolie.
—Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose.
—Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux. L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention à lui.
Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre, des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:
«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte, que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...»
Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa les conversations particulières et affecta quelque apparence de recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis, après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du Libera, il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété, la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état:
—Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la Comédie-Française.
—Pas possible!