—Il est temps que je vous rassure, mon fils; je n'ai accompagné Mosaïde que pour cela. Je vous vois cruellement tourmenté par les Lutins. Ces petits esprits de la terre vous ont assailli, abusé par toutes sortes de fantasmagories, séduit par mille mensonges, et finalement poussé à fuir ma maison.
—Hélas! monsieur, répondis-je, il est vrai que j'ai quitté votre toit avec une apparente ingratitude dont je vous demande pardon. Mais j'étais poursuivi par les sergents, non par les Lutins. Et mon bon maître est assassiné. Ce n'est pas une fantasmagorie.
—N'en doutez point, reprit le grand homme, ce malheureux abbé a été frappé mortellement par les Sylphes dont il avait révélé les secrets. Il a dérobé dans une armoire quelques pierres qui sont l'ouvrage de ces Sylphes et que ceux-ci avaient laissées imparfaites, et bien différentes encore du diamant, quant à l'éclat et à la pureté.
"C'est cette avidité et le nom d'Agla indiscrètement prononcé qui les a le plus fâchés. Or sachez, mon fils, qu'il est impossible aux philosophes d'arrêter la vengeance de ce peuple irascible. J'ai appris par une voie surnaturelle et aussi par le rapport de Criton, le larcin sacrilège de M. Coignard qui se flattait insolemment de surprendre l'art par lequel les Salamandres, les Sylphes et les Gnômes mûrissent la rosée matinale et la changent insensiblement en cristal et en diamant.
—Hélas! monsieur, je vous assure qu'il n'y songeait point, et que c'est cet horrible Mosaïde qui l'a frappé d'un coup de stylet sur la route.
Ces propos déplurent extrêmement à M. d'Astarac qui m'invita d'une façon pressante à n'en plus tenir de semblables.
—Mosaïde, ajouta-t-il, est assez bon cabbaliste pour atteindre ses ennemis sans se donner la peine de courir après eux. Sachez, mon fils, que, s'il avait voulu tuer M. Coignard, il l'eût fait aisément de sa chambre, par opération magique. Je vois que vous ignorez encore les premiers éléments de la science. La vérité est que ce savant homme, instruit par le fidèle Criton de la fuite de sa nièce, prit la poste pour la rejoindre et la ramener au besoin dans sa maison. Ce qu'il eût fait sans faute, pour peu qu'il eût discerné dans l'âme de cette malheureuse quelque lueur de regret et de repentir. Mais, la voyant toute corrompue par la débauche, il préféra l'excommunier et la maudire par les Globes, les Roues et les Bêtes d'Élisée. C'est précisément ce qu'il vient de faire à mes yeux, dans la calèche où il vit retiré, pour ne point partager le lit et la table des chrétiens.
Je me taisais, étonné par de telles rêveries; mais cet homme extraordinaire me parla avec une éloquence qui ne laissa point de me troubler.
—Pourquoi, disait-il, ne vous laissez-vous pas éclairer des avis d'un philosophe? Quelle sagesse, mon fils, opposez-vous à la mienne? Considérez que la vôtre est moindre en quantité, sans différer en essence. A vous ainsi qu'à moi la nature apparaît comme une infinité de figures, qu'il faut reconnaître et ordonner, et qui forment une suite d'hiéroglyphes. Vous distinguez aisément plusieurs de ces signes auxquels vous attachez un sens; mais vous êtes trop enclin à vous contenter du vulgaire et littéral, et vous ne cherchez pas assez l'idéal et le symbolique. Pourtant le monde n'est concevable que comme symbole, et tout ce qui se voit dans l'univers n'est qu'une écriture imagée, que le vulgaire des hommes épelle sans la comprendre. Craignez, mon fils, d'ânonner et de braire cette langue universelle, à la manière des savants qui remplissent les Académies. Mais plutôt recevez de moi la clef de toute science.
Il s'arrêta un moment et reprit son discours d'un ton plus familier.