—Ah! monsieur l'abbé, répondit frère Ange de l'air d'un martyr qui souffre pour la vérité, ce n'était point ma culotte, mais un pied de saint Eustache.

—Je l'eusse juré, si ce n'était péché, s'écria l'abbé en agitant un pilon de volaille. Ces capucins vous dénichent des saints que les bons auteurs, qui ont traité de l'histoire ecclésiastique, ignorent. Ni Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, à qui l'on eut bien tort de dédier une église de Paris, quand il est tant de saints reconnus par les écrivains dignes de foi, qui attendent encore un tel honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il en est de même de celle de sainte Catherine, qui n'a jamais existé que dans l'imagination de quelque méchant moine byzantin. Je ne la veux pourtant pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne des écrivains et qu'elle sert d'enseigne à la boutique du bon M. Blaizot, qui est le lieu le plus délectable du monde.

—J'avais aussi, reprit tranquillement le petit frère, une côte de sainte Marie l'Égyptienne.

—Ah! ah! pour celle-là, s'écria l'abbé en jetant son os par la chambre, je la tiens pour très sainte, car elle donna dans sa vie un bel exemple d'humilité.

"Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mère par la manche, que sainte Marie l'Égyptienne, se rendant en pèlerinage au tombeau de Notre Seigneur, fut arrêtée par une rivière profonde, et que, n'ayant pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement aux bateliers. Qu'en dites-vous, ma bonne dame?

Ma mère demanda d'abord si l'histoire était bien vraie. Quand on lui donna l'assurance qu'elle était imprimée dans les livres et peinte sur une fenêtre de l'église de la Jussienne, elle la tint pour véritable.

—Je pense, dit-elle, qu'il faut être aussi sainte qu'elle pour en faire autant sans pécher. Aussi, ne m'y risquerais-je point.

—Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur altière vertu. Il y a quelque sensualisme, si l'on y songe, à donner trop de prix à la chair et à garder avec un soin excessif ce qu'on doit mépriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un trésor à garder et qui exagèrent visiblement l'intérêt que portent à leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une façon de Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l'Égyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe à s'arrêter dans son saint pèlerinage pour une chose indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où elle accomplit des travaux merveilleux.

—Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi.

—Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.