—Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain élixir dont la composition n'est connue que des philosophes. Cette faculté ne m'est point particulière; elle est commune à tous les sages, et l'on sait que l'illustre Cardan s'abstint de tout aliment pendant plusieurs années, sans être incommodé. Au contraire, son esprit acquit pendant ce temps une vivacité singulière. Toutefois, ajouta le philosophe, je mangerai de ce que vous m'offrirez, à seule fin de vous complaire.

Et il s'assit sans façon à notre table. Dans le même moment, frère Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon maître et s'y coula à point pour recevoir sa part du pâté de perdreaux que ma mère venait de servir.

Le philosophe ayant rejeté son manteau sur le dossier de sa chaise, nous vîmes qu'il avait des boutons de diamant à son habit. Il demeurait songeur. L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses joues creuses rentraient dans ses mâchoires. Son humeur sombre gagnait la compagnie. Mon bon maître lui-même buvait en silence. On n'entendait plus que le bruit que faisait le petit frère en mâchant son pâté.

Tout à coup, le philosophe dit:

—Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue pour ce jeune garçon.

Et il me désigna de la pointe de son couteau.

—Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que vous le dites, c'est bien de l'honneur que celle-ci me fait, et je lui ai beaucoup d'obligation. Mais, à vrai dire, je l'ai plutôt devinée que vue, et cette première rencontre a éveillé ma curiosité sans la satisfaire.

Faute de parler à son aise, mon bon maître étouffait.

—Monsieur, dit-il tout à coup au philosophe, avec un grand éclat: J'ai cinquante et un ans, je suis licencié ès arts et docteur en théologie; j'ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point péri par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et je n'y ai point vu de Salamandre, d'où je conclus raisonnablement qu'il n'en existe point.

—Pardonnez-moi, dit frère Ange à demi étouffé de perdreau et d'épouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres, et un père jésuite dont j'ai oublié le nom a traité de leurs apparitions. J'ai vu moi-même, en un lieu nommé Saint-Claude, chez des villageois, une Salamandre dans une cheminée, tout contre la marmite. Elle avait une tête de chat, un corps de crapaud et une queue de poisson. J'ai jeté une potée d'eau bénite sur cette bête et aussitôt elle s'est évanouie dans les airs avec un bruit épouvantable comme de friture et au milieu d'une fumée très acre, dont j'eus, peu s'en faut, les yeux brûlés. Et ce que je dis est si véritable que pendant huit jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve mieux que tout le reste la nature maligne de cette bête.