—Barbe, lui dit mon père, vous êtes une sainte et digne femme, mais vous m'obligez à faire des excuses à ce seigneur sur votre impolitesse, qui provient moins, à la vérité, de votre naturel qui est bon que de votre éducation négligée.
—Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu'elle se tranquillise, je suis un homme très religieux.
—Voilà qui est bon! dit ma mère. Il faut adorer le saint nom de Dieu.
—J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se nomme Adonaï, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros. Et il a beaucoup d'autres noms encore.
—Je n'en savais rien, dit ma mère. Mais ce que vous en dites, monsieur, ne me surprend pas; car j'ai remarqué que les personnes de condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je suis native d'Auneau, proche la ville de Chartres, et j'étais bien petite quand le seigneur du village vint à trépasser de ce monde à l'autre; or je me souviens très bien que, lorsque le héraut cria le décès du défunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s'en faut, qu'il s'en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers que Dieu a plus de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est d'une condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation.
—C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous, monsieur l'abbé, il ne vous déplaira pas sans doute de traduire du grec; moyennant salaire, s'entend.
Mon bon maître qui rassemblait depuis quelques moments les rares esprits de sa cervelle qui n'étaient point déjà mêlés désespérément aux fumées des vins, remplit son gobelet, se leva et dit:
—Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres généreuses. Vous êtes un mortel magnifique; je m'honore, monsieur, d'être à vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c'est le lit et la table. La table qui, tour à tour chargée de doctes livres et de mets succulents, sert de support à la nourriture du corps et à celle de l'esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour. C'est assurément un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles précieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur, d'une louange immortelle et je vous célébrerai dans des vers grecs et latins de mètres divers.
Il dit, et but un grand coup de vin.
—Voilà donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain jusqu'à la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez cent pas en allant vers l'Occident et vous trouverez une petite porte verte dans un mur de jardin. Vous soulèverez le marteau qui est formé d'une figure voilée tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d'Astarac.