—Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux m'accorder la faveur d'être à moi, je vous prie de considérer cette maison comme vôtre. Vous y serez occupés à traduire des textes grecs que j'ai rapportés d'Egypte. Je ne doute point que vous ne mettiez tout votre zèle à accomplir ce travail quand vous saurez qu'il se rapporte à l'oeuvre que j'ai entreprise et qui est de retrouver la science perdue, par laquelle l'homme sera rétabli dans sa première puissance sur les éléments. Bien que je n'aie pas dessein aujourd'hui de soulever à vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis dans son éblouissante nudité, je vous confierai l'objet de mes études, sans craindre que vous en trahissiez le mystère, car je m'assure en votre probité, et, aussi, dans ce pouvoir que j'ai de deviner et de prévenir tout ce qu'on pourrait tenter contre moi, et de disposer, pour ma vengeance, de forces secrètes et terribles. A défaut d'une fidélité dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m'assure de votre silence, et je ne risque rien à me découvrir à vous. Sachez donc que l'homme sortit des mains de Jéhovah avec la science parfaite, qu'il a perdue depuis. Il était très puissant et très sage à sa naissance. C'est ce qu'on voit dans les livres de Moïse. Mais encore faut-il les comprendre. Tout d'abord, il est clair que Jéhovah n'est pas Dieu, mais qu'il est un grand Démon, puisqu'il a créé ce monde. L'idée d'un Dieu à la fois parfait et créateur n'est qu'une rêverie gothique, d'une barbarie digne d'un Welche ou d'un Saxon. On n'admet point, si peu qu'on ait l'esprit poli, qu'un être parfait ajoute quoi que ce soit à sa perfection, fût-ce une noisette. Cela tombe sous le sens. Dieu n'a point d'entendement. Car, étant infini, que pourrait-il bien entendre? Il ne crée point, car il ignore le temps et l'espace, conditions nécessaires à toute construction. Moïse était trop bon philosophe pour enseigner que le monde a été créé par Dieu. Il tenait Jéhovah pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour un puissant Démon, et, s'il faut le nommer, pour le Démiurge.

"Or donc, quand Jéhovah créa l'homme, il lui donna la connaissance du monde visible et du monde invisible. La chute d'Adam et d'Ève, que je vous expliquerai un autre jour, ne détruisit pas tout à fait cette connaissance chez le premier homme et chez la première femme, dont les enseignements passèrent à leurs enfants. Ces enseignements, d'où dépend la domination de la nature, ont été consignés dans le livre d'Enoch. Les prêtres égyptiens en avaient gardé la tradition, qu'ils fixèrent en signes mystérieux, sur les murs des temples et dans les cercueils des morts. Moïse, élevé dans les sanctuaires de Memphis, fut un de leurs initiés. Ses livres, au nombre de cinq et même de six, renferment, comme autant d'arches précieuses, les trésors de la science divine. On y découvre les plus beaux secrets, si toutefois, après les avoir purgés des interpolations qui les déshonorent, on dédaigne le sens littéral et grossier pour ne s'attacher qu'au sens plus subtil, que j'ai pénétré en grande partie, ainsi qu'il vous apparaîtra plus tard. Cependant, les vérités gardées, comme des vierges, dans les temples de l'Egypte, passèrent aux sages d'Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronnèrent de tout l'or pur légué à la Grèce par Pythagore et ses disciples, avec qui les puissances de l'air conversaient familièrement. Il convient donc, messieurs, d'explorer les livres des Hébreux, les hiéroglyphes des Égyptiens et les traités de ces Grecs qu'on nomme gnostiques, précisément parce qu'ils eurent la connaissance. Je me suis réservé, comme il était juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je m'applique à déchiffrer ces hiéroglyphes, que les Égyptiens inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des prêtres. Ayant rapporté d'Egypte beaucoup de ces inscriptions, j'en pénètre le sens au moyen de la clé que j'ai su découvrir chez Clément d'Alexandrie.

"Le rabbin Mosaïde, qui vit retiré chez moi, travaille à rétablir le sens véritable du Pentateuque. C'est un vieillard très savant en magie, qui vécut enfermé pendant dix-sept années dans les cryptes de la grande Pyramide, où il lut les livres de Toth. Quant à vous, messieurs, je compte employer votre science à lire les manuscrits alexandrins que j'ai moi-même recueillis en grand nombre. Vous y trouverez, sans doute, des secrets merveilleux, et je ne doute point qu'à l'aide de ces trois sources de lumières, l'égyptienne, l'hébraïque et la grecque, je ne parvienne bientôt à acquérir les moyens qui me manquent encore de commander absolument à la nature tant visible qu'invisible. Croyez bien que je saurai reconnaître vos services en vous faisant participer de quelque manière à ma puissance.

"Je ne vous parle pas d'un moyen plus vulgaire de les reconnaître. Au point où j'en suis de mes travaux philosophiques, l'argent n'est pour moi qu'une bagatelle.

Quand M. d'Astarac en fut à cet endroit de son discours, mon bon maître l'interrompit:

—Monsieur, dit-il, je ne vous cèlerai point que cet argent, qui vous semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j'ai éprouvé qu'il était malaisé d'en gagner en demeurant honnête homme, ou même différemment. Je vous serai donc reconnaissant des assurances que vous voudrez bien me donner à ce sujet.

M. d'Astarac, d'un geste qui semblait écarter quelque objet invisible, rassura M. Jérôme Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je voyais, je ne souhaitais que d'entrer dans ma nouvelle vie.

A l'appel du maître, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la porte, parut dans le cabinet.

—Messieurs, reprit notre hôte, je vous donne votre liberté jusqu'au dîner de midi. Je vous serais fort obligé cependant de monter dans les chambres que je vous ai fait préparer et de me dire s'il n'y manque rien. Criton vous conduira.

Après s'être assuré que nous le suivions, le silencieux Criton sortit et commença de monter l'escalier. Il le gravit jusqu'aux combles. Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous désigna deux chambres très propres où brillait un bon feu. Je n'aurais jamais cru qu'un château aussi délabré au dehors, et qui ne laissait voir sur sa façade que des murs lézardés et des fenêtres borgnes, fût aussi habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de me reconnaître. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue, répandue sur les pentes marécageuses de la Seine, s'étendait jusqu'au Calvaire du mont Valérien. En donnant un regard à nos meubles, je vis, étendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et une épée. Sur le tapis, des souliers à boucles se tenaient gentiment accouplés, les talons réunis et les pointes séparées, comme s'ils eussent d'eux-mêmes le sentiment du beau maintien.