—Vous êtes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon. Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Guéritaude va venir. Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure des rendez-vous.

Lisant alors sur mon visage la contrariété que j'en éprouvais, elle reprit avec une tendre vivacité:

—Mais écoutez-moi, Jacques: il rentre chaque soir à neuf heures chez sa vieille femme, devenue acariâtre avec l'âge, qui ne souffre plus ses infidélités depuis qu'elle est hors d'état de les lui rendre et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir à neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconnaîtrez à ses trois fenêtres par étage, et au balcon qui est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours aimé les fleurs. A ce soir!

Elle me repoussa d'un geste caressant, où elle semblait trahir le regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore:

—A ce soir!

Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des bras de Catherine. Mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je tombai, peu s'en faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure était plantée comme un arbre au bord de la chaussée. Je le saluai poliment et lui marquai ma surprise d'un si heureux hasard.

—Le hasard, me dit-il, diminue à mesure que la connaissance augmente: il est supprimé pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous rencontrer ici. Il faut que j'aie avec vous un entretien trop longtemps différé. Allons, s'il vous plaît, chercher la solitude et le silence qu'exigé le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point un visage soucieux. Les mystères que je vous dévoilerai sont sublimes, à la vérité, mais aimables.

Ayant parlé ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu'à l'île aux Cygnes, qui s'élevait au milieu du fleuve comme un navire de feuillage. Là, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans l'île verte, fréquentée seulement par quelques invalides qui, dans les beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit allumait ses premières étoiles dans le ciel et donnait une voix aux insectes de l'herbe. L'île était déserte. M. d'Astarac s'assit sur un banc de bois, à l'extrémité claire d'une allée de noyers, m'invita à prendre place à son côté, et me parla en ces termes:

—Il est trois sortes de gens, mon fils, à qui le philosophe doit cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu'il serait imprudent d'ajouter à leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer le génie impitoyable, et les débauchés, qui trouveraient dans la science cachée le moyen d'assouvir leurs mauvaises passions. Mais je puis m'ouvrir à vous, qui n'êtes ni débauché, car je compte pour rien l'erreur où tantôt vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni ambitieux, ayant vécu jusqu'ici content de tourner la broche paternelle. Je peux donc vous découvrir sans crainte les lois cachées de l'univers.

"Il ne faut pas croire que la vie soit bornée aux conditions étroites dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils enseignent que la création eut l'homme pour objet et pour fin, vos théologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l'humidité des caves est faite pour eux et que le reste du château n'est point habitable. Le système du monde, que le chanoine Copernic enseignait au siècle dernier, d'après Aristarque de Samos et les philosophes pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu'on en a fait même des abrégés pour les petits grimauds d'école et des dialogues à l'usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine qui le démontre parfaitement, au moyen d'un mouvement d'horloge.