—Hélas! monsieur, m'écriai-je, cette destinée m'effraye, et j'ai presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta à la mer la bonne amie de M. Descartes. Je ne puis me défendre de penser comme lui que ces dames aériennes sont des démons. Je craindrais de perdre mon âme avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont contraires à la nature et en opposition avec la loi divine. Que M. Jérôme Coignard, mon bon maître, n'est-il là pour vous entendre! Je suis bien sûr qu'il me fortifierait par de bons arguments contre les délices de vos Salamandres, monsieur, et de votre éloquence.

—L'abbé Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n'a point de philosophie. Quant à vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmité de l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige. Ces unions, dites-vous, sont contraires à la nature. Qu'en savez-vous? Et quel moyen auriez-vous de le savoir? Comment est-il possible de distinguer ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas? Connaît-on assez l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la contrarie? Mais disons mieux: rien ne la contrarie et tout la seconde, puisque rien n'existe qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne suive les attitudes innombrables de son corps. D'où viendraient, je vous prie, des ennemis pour l'offenser? Rien n'agit ni contre elle ni hors d'elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des mouvements de sa propre vie.

"Les ignorants seuls sont assez assurés pour décider si une action est naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans leur préjugé et feignons de reconnaître qu'on peut commettre des actes contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et condamnables? je m'en attends sur ce point à l'opinion vulgaire des moralistes qui représentent la vertu comme un effort sur les instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons en nous, comme une lutte enfin avec l'homme originel. De leur propre aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent dès lors condamner une action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun avec la vertu.

"J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous représenter la légèreté pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant qu'il vous reste encore quelques doutes sur l'innocence du commerce charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez donc maintenant que, loin d'être interdits par la loi religieuse, ces mariages sont ordonnés par cette loi à l'exclusion de tous autres. Je vais vous en donner des preuves manifestes.

Il s'arrêta de parler, tira sa boîte de sa poche et se mit dans le nez une prise de tabac.

La nuit était profonde. La lune versait sur le fleuve ses clartés liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des éphémères nous enveloppait de ses tourbillons légers. La voix aiguë des insectes s'élevait dans le silence de l'univers. Une telle douceur descendait du ciel qu'il semblait qu'il se mêlât du lait à la clarté des étoiles.

M. d'Astarac reprit de la sorte:

—La Bible, mon fils, et principalement les livres de Moïse, contiennent de grandes et utiles vérités. Cette opinion paraît absurde et déraisonnable, par suite du traitement que les théologiens ont infligé à ce qu'ils appellent l'Écriture et dont ils ont fait par leurs commentaires, explications et méditations, un manuel d'erreur, une bibliothèque d'absurdités, un magasin de niaiseries, un cabinet de mensonges, une galerie de sottises, un lycée d'ignorance, un musée d'inepties et le garde-meuble enfin de la bêtise et de la méchanceté humaines. Sachez, mon fils, que ce fut à l'origine un temple rempli d'une lumière céleste.

"J'ai été assez heureux pour le rétablir dans sa splendeur première. Et la vérité m'oblige à déclarer que Mosaïde m'y a beaucoup aidé par son intelligence de la langue et de l'alphabet des Hébreux. Mais ne perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon fils, que le sens de la Bible est figuré et que la principale erreur des théologiens est d'avoir pris à la lettre ce qui doit être entendu en matière de symbole. Ayez cette vérité présente dans toute la suite de mon discours.

"Quand le Démiurge qu'on nomme Jéhovah et qui possède encore beaucoup d'autres noms, puisqu'on lui applique généralement tous les termes qui expriment la qualité ou la quantité, eut, je ne dis pas créé le monde, car ce serait dire une sottise, mais aménagé un petit canton de l'univers pour en faire le séjour d'Adam et d'Eve, il y avait dans l'espace des créatures subtiles, que Jéhovah n'avait point formées et qu'il n'était pas capable de former. C'était l'ouvrage de plusieurs autres Démiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice n'allait pas au delà de celui d'un potier très excellent, capable de pétrir dans l'argile des êtres en façon de pots, tels que nous sommes précisément. Ce que j'en dis n'est pas pour le déprécier, car un pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines.