—Oui, dit-il, c'est de jouer à l'hombre, qui se joue à trois.
—Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire apporter des pipes. Rien n'est plus agréable que de fumer une pipe de tabac en buvant du vin.
Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allumâmes. La chambre fut bientôt remplie d'une épaisse fumée au milieu de laquelle notre hôte et M. l'abbé Coignard jouaient gravement au piquet.
La chance favorisa mon bon maître, jusqu'au moment où M. d'Anquetil, croyant le voir pour la troisième fois marquer cinquante-cinq lorsqu'il n'avait que quarante, l'appela grec, vilain pipeur, chevalier de Transylvanie et lui jeta à la tête une bouteille qui se brisa sur la table qu'elle inonda de vin.
—Il faudra donc, monsieur, dit l'abbé, que vous preniez la peine de faire déboucher une autre bouteille, car nous avons grand'soif.
—Volontiers, dit M. d'Anquetil, mais sachez, l'abbé, qu'un galant homme ne marque pas les points qu'il n'a pas et ne fait sauter la carte qu'au jeu du Roi, où se trouvent toutes sortes de personnes à qui l'on ne doit rien. Partout ailleurs, c'est une vilenie. L'abbé, voulez-vous donc qu'on vous prenne pour un aventurier?
—Il est remarquable, dit mon bon maître, qu'on blâme au jeu de cartes ou de dés une pratique recommandée dans les arts de la guerre, de la politique et du négoce, où l'on s'honore de corriger les injures de la fortune. Ce n'est pas que je ne me pique de probité aux cartes. J'y suis, Dieu merci, fort exact, et vous rêviez, monsieur, quand vous avez cru voir que je marquais des points que je n'avais pas. S'il en était autrement, j'invoquerais l'exemple du bienheureux évêque de Genève, qui ne se faisait pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne puis me défendre de faire réflexion que les hommes sont plus délicats au jeu que dans les affaires sérieuses et qu'ils mettent la probité dans le trictrac où elle les gêne médiocrement, et ne la mettent pas dans une bataille ou dans un traité de paix, où elle serait importune. Élien, monsieur, a écrit en grec un livre des stratagèmes, qui montre à quel excès la ruse est portée chez les grands capitaines.
—L'abbé, dit M. d'Anquetil, je n'ai pas lu votre Élien, et ne le lirai de ma vie. Mais j'ai fait la guerre comme tout bon gentilhomme. J'ai servi le Roi pendant dix-huit mois. C'est l'emploi le plus noble. Je vais vous dire en quoi il consiste exactement. C'est un secret que je puis bien vous confier, puisqu'il n'y a pour l'entendre ici que vous, des bouteilles, monsieur, que je vais tuer tout à l'heure, et cette fille qui se déshabille.
—Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j'ai trop chaud.
—Eh bien! reprit M. d'Anquetil, quoi que disent les gazettes, la guerre consiste uniquement à voler des poules et des cochons aux vilains. Les soldats en campagne ne sont occupés que de ce soin.