—Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors.

M. Jérôme Coignard était communément d'une mansuétude exemplaire, et il avait coutume de dire qu'il devait cette douceur aux vicissitudes de la vie, la fortune l'ayant traité à la façon des cailloux que la mer polit en les roulant dans son flux et dans son reflux. Il supportait aisément les injures, tant par esprit chrétien que par philosophie. Mais ce qui l'y aidait le plus, c'était un grand mépris des hommes, dont il ne s'exceptait pas. Pourtant, cette fois, il perdit toute mesure et oublia toute prudence.

—Tais-toi, vil publicain, s'écria-t-il, en agitant sa bouteille comme une massue. Si ces coquins osent m'approcher, je leur casse la tête, pour leur apprendre à respecter mon habit, qui témoigne assez de mon sacré caractère.

A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de la tête, l'habit ouvert et son gros ventre à demi hors de sa culotte, mon bon maître semblait un compagnon dont on ne vient pas à bout facilement. Les coquins hésitaient.

—Tirez, leur criait M. de la Guéritaude, tirez, tirez ce sac à vin! Voyez-vous pas qu'il n'y a qu'à le pousser au ruisseau, où il restera jusqu'à ce que les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux ordures? Je le tirerais moi-même, sans la crainte de souiller mes habits.

Mon bon maître ressentit vivement ces injures.

—Odieux traitant, dit-il d'une voix digne de retentir dans les églises, infâme partisan, barbare maltotier, tu prétends que cette maison est tienne? Pour qu'on te croie, pour qu'on sache qu'elle est à toi, inscris donc sur la porte ce mot de l'Évangile: Aceldama, qui veut dire: Prix du sang. Alors, nous inclinant, nous laisserons entrer le maître en son logis. Larron, bandit, homicide, écris avec le charbon que je te jetterai au nez, écris de ta sale main, sur ce seuil, ton titre de propriété, écris: Prix du sang de la veuve et de l'orphelin, prix du sang du juste, Aceldama. Sinon, reste dehors et laisse-nous céans, homme de quantité.

M. de la Guéritaude qui n'avait, de sa vie, entendu rien de semblable, pensa qu'il avait affaire à un fou, comme on pouvait le croire, et, plutôt pour se défendre que pour attaquer, il leva sa grande canne. Mon bon maître, hors de lui, lança sa bouteille à la tête de M. le traitant, qui tomba de son long sur le pavé en criant: "Il m'a tué!" Et, comme il nageait dans le vin de la bouteille, il y avait apparence qu'il fût assassiné. Ses deux laquais se voulurent jeter sur le meurtrier, et l'un d'eux, qui était robuste, croyait déjà le saisir, quand M. l'abbé Coignard lui donna de la tête un si grand coup dans l'estomac que le drôle alla rouler dans le ruisseau tout contre le financier.

Il se releva pour son malheur et, s'armant d'une torche encore ardente, se jeta dans l'allée d'où lui venait son mal. Mon bon maître n'y était plus: il avait enfilé la venelle. M. d'Anquetil y était encore avec Catherine, et ce fut lui qui reçut la torche sur le front. Cette offense lui parut insupportable; il tira son épée et l'enfonça dans le ventre du malencontreux coquin, qui apprit ainsi, à ses dépens, qu'il ne faut pas s'en prendre à un gentilhomme. Cependant mon bon maître n'avait point fait vingt pas dans la rue, quand le second laquais, grand diable aux jambes de faucheux, se mit à courir après lui en criant à la garde et en hurlant: "Arrêtez-le!" Il le gagna de vitesse et nous vîmes qu'à l'angle de la rue Saint-Guillaume, il étendait déjà le bras pour le saisir par le collet. Mais mon bon maître, qui savait plus d'un tour, vira brusquement et, passant à côté de son homme, l'envoya, d'un croc-en-jambe, contre une borne où il se fendit la tête. Cela se fit tandis que nous accourions, M. d'Anquetil et moi, au secours de M. l'abbé Coignard, qu'il convenait de ne point abandonner en ce danger pressant.

—L'abbé, dit M. d'Anquetil, donnez-moi la main: vous êtes un brave homme.