—Sachez donc, mon fils, que j'atteignis sans encombre le plus haut étage du château avec ce M. d'Anquetil, que j'aime assez, encore que rude et sans lettres. Il n'a dans l'esprit ni belles connaissances ni profondes curiosités. Mais la vivacité de la jeunesse brille agréablement en lui et l'ardeur de son sang se répand en amusantes saillies. Il connaît le monde comme il connaît les femmes, parce qu'il est dessus, et sans aucune philosophie. C'est une grande ingénuité à lui de se dire athée. Son impiété est sans malice, et vous verrez qu'elle disparaîtra d'elle-même quand tombera l'ardeur de ses sens. Dieu n'a dans cette âme d'autre ennemi que les chevaux, les cartes et les femmes. Dans l'esprit d'un vrai libertin, d'un M. Bayle, par exemple, la vérité rencontre des adversaires plus redoutables et plus malins. Mais, je vois, mon fils, que je vous fais un portrait ou caractère, et que c'est un simple récit que vous attendez de moi.
"Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut étage du château avec M. d'Anquetil, je fis entrer ce jeune gentilhomme dans votre chambre et je le priai, selon la promesse que nous lui fîmes, vous et moi, devant la fontaine au Triton, d'user de cette chambre comme si elle était sienne. Il le fit volontiers, se déshabilla et, ne gardant que ses bottes, se mit dans votre lit, dont il ferma les rideaux pour n'être pas importuné par la pointe aigre du jour, et ne tarda pas à s'y endormir.
"Pour moi, mon fils, rentré dans ma chambre, bien qu'accablé de fatigue, je ne voulus goûter aucun repos avant d'avoir cherché dans le livre de Boèce un endroit approprié à mon état. Je n'en trouvai aucun qui s'y ajustât parfaitement. Et ce grand Boèce, en effet, n'eut pas lieu de méditer sur la disgrâce d'avoir cassé la tête d'un fermier général avec une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis çà et là, dans son admirable traité, des maximes qui ne laissaient pas de s'appliquer aux conjonctures présentes. En suite de quoi, enfonçant mon bonnet sur mes yeux et recommandant mon âme à Dieu, je m'endormis assez tranquillement. Après un temps qui me sembla bref, sans que j'eusse les moyens de le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la seule mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu pour nous dans le sommeil, je me sentis tiré par le bras et j'entendis une voix qui me criait aux oreilles: "Eh! l'abbé, eh! l'abbé, réveillez-vous donc!" Je crus que c'était l'exempt qui venait me prendre pour me conduire à l'official et je délibérai en moi-même s'il était expédient de lui casser la tête avec mon chandelier. Il est malheureusement trop vrai, mon fils, qu'une fois sorti du chemin de douceur et d'équité où le sage marche d'un pied ferme et prudent, l'on se voit contraint de soutenir la violence par la violence et la cruauté par la cruauté, en sorte que la conséquence d'une première faute est d'en produire de nouvelles. C'est ce qu'il faut avoir présent à l'esprit pour entendre la vie des empereurs romains, que M. Crevier a rapportée avec exactitude. Ces princes n'étaient pas nés plus mauvais que les autres hommes. Caïus, surnommé Caligula, ne manquait ni d'esprit naturel, ni de jugement, et il était capable d'amitié. Néron avait un goût inné pour la vertu, et son tempérament le portait vers tout ce qui est grand et sublime. Une première faute les jeta l'un et l'autre dans la voie scélérate qu'ils ont suivie jusqu'à leur fin misérable. C'est ce qui apparaît dans le livre de M. Crevier. J'ai connu cet habile homme alors qu'il enseignait les belles-lettres au collège de Beauvais, comme je les enseignerais aujourd'hui, si ma vie n'avait pas été traversée par mille obstacles et si la facilité naturelle de mon âme ne m'avait pas induit en diverses embûches où je tombai. M. Crevier, mon fils, était de moeurs pures; il professait une morale sévère, et je l'ouïs dire un jour qu'une femme qui a trahi la foi conjugale est capable des plus grands crimes, tels que le meurtre et l'incendie. Je vous rapporte cette maxime pour vous donner l'idée de la sainte austérité de ce prêtre. Mais je vois que je m'égare et j'ai hâte de reprendre mon récit au point où je l'ai laissé. Je croyais donc que l'exempt levait la main sur moi et je me voyais déjà dans les prisons de l'archevêque, quand je reconnus le visage et la voix de M. d'Anquetil. "L'abbé, me dit ce jeune gentilhomme, il vient de m'arriver, dans la chambre du Tournebroche, une aventure singulière. Une femme est entrée dans cette chambre pendant mon sommeil, s'est coulée dans mon lit et m'a réveillé sous une pluie de caresses, de noms tendres, de suaves murmures et d'ardents baisers. J'écartai les rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je vis qu'elle était brune, l'oeil ardent, et la plus belle du monde. Mais tout aussitôt elle poussa un grand cri et s'enfuit, irritée, non pas toutefois si vite que je n'aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor où je la tins étroitement embrassée. Elle commença par se débattre et par me griffer le visage; quand je fus griffé suffisamment pour la satisfaction de son honneur, nous commençâmes à nous expliquer. Elle apprit avec plaisir que j'étais gentilhomme et non des plus pauvres. Je cessai bientôt de lui être odieux, et elle commençait de me vouloir du bien, quand un marmiton qui traversait le corridor la fit fuir sans retour.
"Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille venait pour un autre que pour moi; elle s'est trompée de porte, et sa surprise a causé son effroi. Mais je l'ai bien rassurée et, sans ce marmiton, je la gagnais tout à fait à mon amitié.—Je le confirmai dans cette supposition. Nous cherchâmes pour qui cette belle personne pouvait bien venir et nous tombâmes d'accord que c'était, comme je vous l'ai déjà dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d'Astarac, qui l'accointe dans une chambre voisine de la vôtre et, peut-être, à votre insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point?
—Rien n'est plus probable, répondis-je.
—Il n'en faut point douter, reprit mon bon maître. Ce sorcier se moque de nous avec ses Salamandres. Et la vérité est qu'il caresse cette jolie fille. C'est un imposteur.
Je priai mon bon maître de poursuivre son récit. Il le fit volontiers.
—J'abrège, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil. Il est d'un esprit vulgaire et bas de réciter amplement les petites circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les renfermer en peu de mots, tendre à la concision et garder pour les instructions et exhortations morales l'abondance entraînante des paroles, qu'il convient alors de précipiter comme la neige qui descend des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il m'assura trouver à cette jeune fille une beauté, un charme, un agrément extraordinaires. Il termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle était. Au portrait que vous m'en faites, répondis-je, je la reconnais pour la nièce du rabbin Mosaïde, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva d'embrasser une nuit dans ce même escalier, avec cette différence que c'était entre le deuxième étage et le premier. "J'espère, répliqua M. d'Anquetil, qu'il y a d'autres différences, car, pour ma part, je la serrai de près. Je suis fâché aussi de ce que vous me dites qu'elle est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment qui la préférerait chrétienne. Mais connaît-on jamais sa naissance? Qui sait si ce n'est pas un enfant volé? Les juifs et les bohémiens en dérobent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte Vierge était juive. Juive ou non, elle me plaît, je la veux et je l'aurai." Ainsi parla ce jeune insensé. Mais souffrez, mon fils, que je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes combats, ma fuite, m'ont rompu les jambes.
Il s'assit et tira de sa poche sa tabatière vide, qu'il contempla tristement.
Je m'assis près de lui, dans un état où il y avait de l'agitation et de l'abattement. Ce récit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le sort qui avait mis un brutal à ma place, dans le moment même où ma chère maîtresse venait m'y trouver avec tous les signes de la plus ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des bûches dans le poêle de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel me déchirait le coeur, et j'eusse souhaité que du moins mon bon maître eût observé plus de discrétion devant mon rival. J'osai lui reprocher respectueusement d'avoir livré le nom de Jahel.