M. Brochard a fort bien appelé Pyrrhon un ascète grec. C'est en effet dans les vies des pères du désert qu'on voit les exemples d'un pareil effort pour dépouiller l'homme de toute humanité.
La vie sainte que Pyrrhon menait à Élis le rendit vénérable à ses concitoyens qui l'élevèrent au sacerdoce. Il remplit les fonctions de grand prêtre avec exactitude et décence, comme un homme qui respectait les dieux de la République. En montrant ce respect, il n'abandonnait rien de sa philosophie, car le scepticisme ne nia jamais qu'il ne fallût se conformer aux coutumes et pratiquer les devoirs de la morale. Il prenait parti sur ces choses-là sans attendre la certitude. De même, notre Gassendi put professer la théologie sans croire en Dieu, et c'était un fort honnête homme.
P.-S.—Il n'était et ne pouvait être dans mon dessein de donner au lecteur une idée du livre de M. Victor Brochard. Ce livre a été couronné par l'Académie des sciences morales. On en trouvera une juste appréciation dans le rapport adressé en 1885 par M. Ravaisson à cette Académie. Ma causerie l'effleure à peine. Mais je ne voudrais pas avoir l'air d'ignorer les grands mérites de cet ouvrage, qui allie à la sûreté de la critique l'originalité des vues. Carnéade et Pyrrhon y sont présentés sous un jour nouveau. Il y a dans un petit roman que je viens de publier dans la Revue des Deux Mondes une dizaine de pages que je n'aurais jamais écrites si je n'avais pas lu le livre de M. Brochard. C'est là un aveu que M. Brochard n'a nul intérêt à entendre, mais-que j'avais le devoir de faire.
EURIPIDE[16]
[Note 16: L'Apollonide, drame lyrique en trois parties et cinq tableaux (d'après l'Ion d'Euripide), par M. Leconte de Lisle in-8, Lemerre, éditeur.]
M. Leconte de Lisle nous donne aujourd'hui un drame lyrique, l'Apollonide, qui est une étude d'après l'antique. On sait qu'à l'exemple de Goethe, l'auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares a plusieurs fois transporté dans notre langue, avec un art consommé, les formes de la poésie grecque. Il a donné notamment, il y a douze ans, une tragédie, dont le sentiment et la couleur étaient empruntés à Eschyle.
L'Apollonide, qui paraît aujourd'hui en librairie, est une étude de même nature. Mais le modèle est bien différent. Cette fois, ce n'est plus Eschyle, c'est Euripide. L'Apollonide, c'est l'Ion du troisième tragique d'Athènes.
M. Leconte de Lisle, qui avait montré tant de vigueur en luttant contre le titan du théâtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se mesurer avec un génie fluide et caressant comme Euripide. Il a trouvé pour cette rencontre des trésors de douceur, de grâce et de tendresse. Lui, robuste et violent quand il lui plaît, s'est montré ici harmonieux et pur. En vérité, on ne saurait pousser plus avant que n'a fait ce maître l'art prestigieux du vers. Cette nouvelle oeuvre, comme les précédentes, étonne par son infaillible perfection.
J'ai dit que la grâce de l'Apollonide était une grâce, pieuse. Il y a, en effet, dans l'original? grec un parfum de sanctuaire que le poète français a soigneusement conservé. Le héros est un prêtre adolescent, la scène un temple, chaque choeur une prière, le dénouement un oracle.
Euripide n'était pas religieux. Il était athée. Mais il était tout ensemble athée et mystique. Il excellait à peindre les jeunes religieux qui, comme Ion et Hippolyte, unissent à la beauté de l'éphèbe la pureté de l'ascète.