L'élève d'Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect nouveau. Il fit passer dans le drame la philosophie dont il s'était nourri. Le destin pesait jusque-là sur la tragédie et l'enveloppait d'une obscure épouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible, extérieure aux hommes, qu'elle livre en proie les uns aux autres; des héros gigantesques attendant dans une fière immobilité, dans une tranquille horreur, l'heure fatale de tuer ou de périr, des meurtres héréditaires, des égorgements pompeux comme des hécatombes, telles sont les images dont le vieil Eschyle épouvantait les yeux, oppressait les poitrines des spectateurs. Sophocle lui-même, le plus parfait des poètes, le plus pur des tragiques, avait conçu le destin comme une force indépendante de l'homme. Euripide vint et plaça le destin de l'homme dans l'homme même. Il détermina les mobiles des actes. Le premier, il montra tout l'intérêt du travail de la vie, toute la beauté de ces maladies de l'âme, plus chères mille fois et plus précieuses que la santé, je veux dire, les passions.

Ayant épousé Choerina, fille de Mnésiloque, il vivait en bonne intelligence avec son beau-père, qui était un homme excellent et lettré, mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme. L'ayant perdue, il en épousa une autre qui le fit souffrir de même. Elle se nommait Melito. Une teinte de tristesse est répandue sur toute la vie d'Euripide. Il allait parfois méditer ses tragédies dans son île natale. Oh montra depuis, à Salamine, une grotte où le plus ancien des poètes de la mélancolie rêvait dan! l'ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une élégante brièveté:

«Le disciple du noble Anaxagore était d'un commerce peu agréable: il ne riait, guère et ne savait pas même plaisanter à table, mais tout ce qu'il a écrit, n'est que miel et que chant de sirènes.»

Bien qu'il aimât à converser avec quelques amis, il se plaisait surtout au commerce des livres.

Il possédait une bibliothèque, chose rare et nouvelle à cette époque, où chacun ne prenait guère de poésie, de science ou de philosophie, que ce qui en sonnait dans l'air plein de parfums et d'abeilles. Son goût de la lecture était si vif qu'il comptait pour un des bienfaits de la paix de pouvoir «dérouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire des sages». Son long visage, que nous représentent les bustes antiques, portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front, plus, haut que large, des cheveux rares au sommet de la tête et tombant en boucles au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche un peu tombants, tout était en lui d'un homme doux et triste, que la vie n'a point épargné.

Il était lié d'amitié avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans les boutiques des barbiers. Le fils de Phénarète, qui n'allait guère au théâtre, assistait pourtant à la représentation de toutes les tragédies d'Euripide On dit même qu'il participa à la composition de quelques-uns de ces poèmes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de Socrate dans les drames d'Euripide. Mais il n'est pas impossible de reconnaître, avec M. Henri Weil, les traces de l'enseignement socratique dans plusieurs maximes du poète et notamment dans l'opposition qu'il faisait, dans sa Médée, de l'amour physique à cet autre amour bien préférable (disait-il) qu'inspirent les belles âmes et qui est une école de sagesse, de vertu.

On sait qu'Anaxagore fut réclamé plus tard par les sceptiques. Il leur appartenait du moins, en effet, par l'indifférence philosophique avec laquelle il considérait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux. Il mettait la sagesse dans l'impassibilité. Telle était aussi la philosophie d'Euripide. Il tenait la méditation pour le souverain bien.

«Heureux, disait-il, qui possède la science! il ne cherche pas à usurper sur ses concitoyens, il ne médite pas d'action injuste. Contemplant la nature éternelle, l'ordre inaltérable, l'origine et les éléments des choses, son âme n'est ternie d'aucun désir honteux.»

Voilà, de belles et nobles maximes. Mais comme Prodicos, comme Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les dieux des pensées contraires aux vieilles maximes de la cité. Cet esprit scientifique et moderne constituait aux yeux des observateurs une dangereuse impiété. Tout trahissait en Euripide le mépris des conceptions divines et héroïques de l'Hellade. De là, les haines, les outrages, les périls. Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le poète de la philosophie quitta Athènes et alla chercher auprès d'un tyran cette liberté que la démocratie ne lui donnait pas. Il mourut dans la demeure royale d'Archélaos.

Voilà qu'insensiblement j'ai conté la vie d'Euripide. Je ne vous dis pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c'était à recommencer je vous la conterais de même. Je crois, au contraire, que je la conterais d'une façon un peu différente. Je ne dirais plus qu'Euripide a été athlète et peintre parce qu'en réalité on n'en sait rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes représentant, l'une la Palestre, l'autre la Tragédie. Mais il faudrait savoir si cette pierre est antique et si elle représente vraiment Euripide, et enfin si le graveur ne s'est point inspiré d'une légende. M. Heuzey, avec sa science sûre et charmante, nous le dirait. Moi je ne saurais. On montrait à Mégare des tableaux peints, disait-on, par Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter pour conter des histoires aussi incertaines que celle-là. Comme j'aurais bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur à la belle introduction que M. Henri Weil a mise en tête d'un choix de sept tragédies d'Euripide! C'est là que parlé la science. Mais à l'exemple des Grecs, j'aime les contes et je me plais à tout ce que disent les poètes et les philosophes. La philosophie et la littérature, ce sont les Mille et une Nuits de l'Occident.