Le chantre qui lance ces paroles latines dans le vaisseau de l'église est ici la voix de l'assemblée entière. Tous les assistants, ces purs, ces grands, ces superbes, doivent répéter intérieurement «Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné l'espérance.» Voilà ce que veut l'Église, qui a condamné le vol et fait du mariage un sacrement. Elle humilie, dans sa sagesse, les vertus de ces heureux qu'on appelle les justes, et elle rappelle aux meilleurs d'entre nous que, loin de pouvoir s'ériger en juges, ils doivent eux-mêmes implorer leur pardon. Cette morale chrétienne me semble infiniment douce et infiniment sage. Elle ne prévaudra jamais tout à fait contre les violences de l'âme et l'orgueil de la chair; mais elle répandra parfois sur nos coeurs fatigués sa paix divine et elle nous enseignera à pardonner, avec toutes les autres offenses, les trahisons qui nous ont été faites par celles que nous avons trop aimées.

LES JOUETS D'ENFANTS

Je viens de lire, pour mon plaisir des contes d'enfants, la Comédie des jouets[2], que nous donne M. Camille Lemonnier. M. Camille Lemonnier a marqué sa place au premier rang des littérateurs belges. Il écrit des romans vrais dans une langue pleine de saveur. C'est un conteur naturel, qui plaît aux Parisiens comme aux Bruxellois. Je savais, par ses livres, qu'il adorait les choses de la vie, et que ses rêves d'artiste poursuivaient ardemment les formes infinies des êtres. Je découvre aujourd'hui qu'il s'amuse parfois avec des jouets d'enfants, et ce goût m'inspire pour lui de nouvelles sympathies. Je lui veux du bien, de ce qu'il interprète les joujoux en poète et de ce qu'il en possède le sens mystique. Il anime sans effort les pantins et les polichinelles. Il révèle la nature spirituelle de ce bonhomme Noël qui revient tous les ans, couvert de frimas, dans la boutique de l'épicier. Au souffle de sa pensée, la forêt, qui n'a que six arbres peints en vert, avec des copeaux pour feuillage, s'étend, la nuit, hors de la boîte de sapin et s'emplit d'ombre, de mystère et d'horreur. Voilà ce qui me plaît, voilà ce qui me touche. C'est que je professe, comme lui, le fétichisme des soldats de plomb, des arches de Noé et des bergeries de bois blanc. Songez-y, ce fétichisme est le dernier qui nous reste. L'humanité, quand elle se sentait jeune, donnait une âme à toutes choses. Cette foi charmante s'en est allée peu à peu, et voici que nos penseurs modernes ne devinent plus d'âmes dans l'univers désenchanté. Du moins nous avons gardé, M. Camille Lemonnier et moi, une créance profonde: nous croyons à l'âme des joujoux.

[Note 2: La Comédie des jouets, par M. Camille Lemonnier, 1 vol. in-8°]

Je ne crains pas, pour ma part, de formuler mon symbole. Je crois à l'âme immortelle de Polichinelle. Je crois à la majesté des marionnettes et des poupées.

Sans doute, il n'y a rien d'humain selon la chair dans ces petits personnages de bois ou de carton; mais il y a en eux du divin, si peu que ce soit. Ils ne vivent pas comme nous, pourtant ils vivent. Ils vivent de la vie des dieux immortels.

Si j'étais un savant, je m'efforcerais de constituer leur symbolique, comme Guigniaut tenta, après Creutzer, la symbolique des divinités de l'ancienne Grèce. Assurément, les poupées et les marionnettes sont de bien petits dieux, mais ce sont des dieux encore.

Aussi voyez: ils ressemblent aux menues idoles de l'antiquité. Ils ressemblent mieux encore aux figures grossières par lesquelles les sauvages essayent de montrer l'invisible. Et à quoi ressembleraient-ils, sinon à des idoles, puisqu'ils sont eux-mêmes des idoles? Leur fonction est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule vision du divin qui leur soit intelligible. Ils représentent toute la religion accessible à l'âge le plus tendre. Ils sont la cause de nos premiers rêves. Il inspirent nos premières craintes et nos premières espérances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant d'anthropomorphisme divin qu'en peuvent concevoir des cerveaux à peine formés et déjà terriblement actifs. Ils sont l'Hermès et le Zeus de nos bébés. Et toute poupée est encore une Proserpine, une Cora pour nos petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur sens le plus littéral. Les enfants naissent religieux, M. Hovelacque et son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en voient partout. Ils font de la nature une interprétation religieuse et mystique. Je dirai même qu'ils ont plus de relations avec les dieux qu'avec les hommes, et cette proposition n'a rien d'étrange si l'on songe que, le divin étant l'inconnu, l'idée du divin est la première qui doive occuper la pensée naissante.

Les enfants sont religieux; ce n'est pas à dire qu'ils soient spiritualistes. Le spiritualisme est la suprême élégance de l'intelligence déjà sur le retour. C'est par le fétichisme que commença l'humanité. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds fétichistes. Mais qu'ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut que l'humanité même. Ils reproduisent non seulement les idées des hommes de l'âge de pierre, mais encore les idées des bêtes. Ce sont là aussi, croyez-le bien, des idées religieuses. Saint François d'Assise avait deviné, dans sa belle âme mystique, la piété des animaux. Il ne faut pas observer un chien bien longtemps pour reconnaître que son âme est pleine de terreurs sacrées. La foi du chien est, comme celle de l'enfant, un fétichisme prononcé. Il serait impossible d'ôter de l'esprit d'un caniche que la lune est divine.

Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs joujoux. C'est à leurs joujoux qu'ils demandent ce qu'on a toujours demandé aux dieux: la joie et l'oubli, la révélation des mystérieuses harmonies, le secret de l'être. Les jouets, comme les dieux, inspirent la terreur et l'amour. Les poupées, que les jeunes Grecques appelaient leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la première enfance? Les diables qui sortent des boîtes ne représentent-ils pas, comme la Gorgone des Hellènes et comme le Belzébuth des chrétiens, l'alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes n'ont-ils donc jamais blasphémé le nom des leurs? Les enfants cassent leurs polichinelles. Mais quels symboles l'humanité n'a-t-elle pas brisés? L'enfant, comme l'homme, change sans cesse d'idéal. Ses dieux sont toujours imparfaits parce qu'ils procèdent nécessairement de lui.