Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change
Le poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange
Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange
Du sol et de la nue hostiles ô grief
Si notre idée avec ne sculpte un bas relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur
Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef; il affecte délicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys. C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire endormi.
M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. «Le public, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans nom.»
À la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont vains et tendres: ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants; chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le sentiment est plus répandu que l'intelligence.
Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne doit pas les dédaigner.
M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise, la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il «pervertisse l'instrument merveilleux»? Je crois bien qu'en effet il use la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit: la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle est faite par lui. Oui, «l'instrument merveilleux» est l'oeuvre de la foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part, et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le plus savant est tenu de lui garder son caractère national et populaire; il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut changer à son gré le sens et les rapports des mots, il sera puni de son orgueil et de son impiété: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira de ses lèvres qu'un inintelligible murmure.
Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'oeuvre des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir: on ne gagne rien à les musquer.