Saint Antoine n'était pas un contemplatif pur. Il travaillait et priait tour à tour, il faisait des nattes de feuilles de palmier. Ses austérités étaient tempérées. Quand il fut vieux, ses disciples obtinrent qu'il leur permît de lui apporter tous les mois des olives, des légumes et de l'huile.

Ce qui fait l'originalité et la grandeur de sa vie, c'est qu'on y rencontre un extraordinaire mélange d'extatisme et d'activité; contraste qui se retrouve, à treize siècles de distance chez sainte Thérèse. Le vieil ermite inerte, le visionnaire étranger au monde, est en même temps le plus actif, le plus pratique, le plus entreprenant des hommes. Il mène à la fois la double vie du mystique et de l'homme d'affaires. C'est un grand organisateur et un administrateur excellent. Il fonde, il dirige des monastères innombrables et déploie le prompt et clair génie d'un grand conducteur d'hommes. Ce même vieillard qu'on croit occupé tout entier à lutter avec des diablotins stupides, fonde par toute la Thébaïde de vastes établissements et peuple le désert. Il établit à Pispir, sur la rive droite du Nil, cinq mille moines. C'est le moindre des couvents qu'il ait fondés. Ceux de Memphis, ses fils aînés, renferment plus de vingt mille religieux. Cet homme seul commande une innombrable armée, une armée obéissante, ignorante et féroce, trois fois invincible. Son coup d'oeil embrasse les vastes ensembles et pénètre les moindres détails. Cet extatique sait le prix du temps aussi bien qu'un bon fonctionnaire romain. Il donne audience à tout le monde; mais il a soin de se faire renseigner d'avance sur les affaires des solliciteurs. Ses disciples sont dressés comme des commis, et l'aident à éconduire les importuns. Ils lui disent: Ce visiteur est un Égyptien; on l'expédie lestement. Cet autre est un Iérosolymitain, alors on l'écoute. «Iérosolymitain», c'était le mot de passe. Ce solitaire est un politique. Du fond de sa retraite il tient les fils de toutes les grandes affaires ecclésiastiques, correspond avec les évêques et les docteurs, reçoit des lettres de l'empereur Constantin et de ses fils, conduit, règle tout dans la catholicité. Nu sur une natte, dans sa montagne sauvage, ce paysan illettré est le chef vénéré de l'Église.

C'est le Mâhdi des chrétiens. Son activité est prodigieuse: deux fois il fond à Alexandrie comme l'aigle, pour soutenir les fidèles persécutés et pour combattre l'hérésie arienne. Vivant, il est déjà le grand saint Antoine. Et il mérite ce nom. C'est par le caractère qu'il est grand. La fermeté du coeur lui tient lieu de science et de talent. Il est de fer, mais son énergie est enveloppée de douceur et d'aménité. Tous ceux qui l'approchent admirent sa sérénité, sa grâce, sa patience. Il garde dans l'extrême vieillesse la gaieté des petits enfants. Il est joyeux et recommande l'allégresse comme une vertu. «L'arc trop tendu se rompt,» dit-il. Tel est le vrai saint Antoine: un des hommes les plus extraordinaires que le monde ait jamais vus. «Il rendit son esprit à Dieu, dit son pieux biographe, le 17 janvier de l'an de Jésus-Christ 356 et de son âge le cent cinquième.»

ANTHOLOGIE[23]

[Note 23: Anthologie des poètes français du XIXe siècle. Alphonse Lemerre, éditeur, 3 vol. in-8°.—Poésies d'André Chénier, avec quinze compositions de Bida. Charpentier éditeur, 1 vol. in-4°.]

Si, prenant la voix de l'élégant Méléagre, nous demandons à notre tour: «Chère Muse, qui donc tressa cette couronne de poésie?» la Muse répondra: «C'est Alphonse Lemerre et ses amis qui l'ont composée.»

L'éditeur du passage Choiseul pouvait seul former un si riche florilège de rimes contemporaines. Ne sait-on pas que les plantes dont il nous offre quelques fleurs ont été cultivées, en grande partie, par le Bêcheur qui prit pour devise Fac et spera? Ne se rappelle-t-on point les gerbes du Parnasse? Muguet des poètes intimes, orchidées bizarres des ciseleurs et des impassibles, je vous vis éclore voilà vingt ans!

L'Anthologie des poètes du XIXe siècle s'ouvre sur un poète du XVIIIe, André Chénier. M. André Lemoyne, dans la première des notices qui précèdent les morceaux choisis, s'est chargé de donner les raisons pour lesquelles le fils de la Grecque est représenté en tête d'un recueil réservé aux ouvrages d'un âge qu'il n'a point vu. La première raison est d'ordre chronologique. Les oeuvres d'André Chénier, dit M. André Lemoyne, sont posthumes et furent publiées dans notre siècle. En effet, Latouche en donna l'édition originale en 1819. Cette raison peut paraître suffisante. On se demandera seulement si, d'après le même principe, certaines poésies de Parny, de Ducis, de l'abbé Delille, du chevalier de Boufflers, etc., publiées postérieurement à l'an 1801, ne devaient pas apporter leur contribution au nouveau recueil. Tout au moins aurait-on pu admettre un fragment de la Pitié, par exemple, le passage relatif à la captivité du petit Louis XVII au Temple. Outre que le morceau ne manque pas d'intérêt, on aurait découvert, en le lisant, une des sources où puisait le jeune Victor-Marie Hugo quand il composait ses premières odes. Mais je n'insiste pas. Il suffit qu'on n'ait rien omis d'essentiel.

La seconde raison de M. Lemoyne est d'ordre esthétique et vaut qu'on s'y arrête. La voici dans toute sa force: «André Chénier est le vrai rénovateur de la poésie française.» D'abord, il faut rendre justice à M. Lemoyne. Cette maxime ne lui appartient pas en propre: elle est courante parmi les poètes. En y réfléchissant, on est surpris qu'une idée aussi peu soutenable ait pu s'accréditer même chez des artistes étrangers à la critique et à l'histoire littéraire. La vérité est que, loin d'être un initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant.

C'est à lui qu'aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du XVIIIe siècle. Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est parfait. Certes, il est achevé. Il achève un art et n'en commence aucun autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé; il a tout moissonné. C'est pour lui que l'abbé Barthélémy fit aimer la Grèce antique aux marquises poudrées et donna aux filles de l'Opéra l'envie d'imiter Laïs et Phryné en nouant leurs cheveux avec des bandeaux de laine. C'est pour lui que madame de Pompadour voulut que le ciel des boudoirs fût soutenu par des colonnes corinthiennes, que les chambres à coucher ressemblassent à des temples, que le dossier des chaises fût en forme de lyre et que des urnes funéraires s'élevassent sur les cheminées. C'est pour lui qu'un ciseau et des tenailles à la main, M. de Caylus, en veste, la chemise ouverte, déballait, rouge de fatigue et de joie, des bronzes antiques, des marbres grecs et des vases qu'il croyait étrusques. C'est pour lui que M. de Choiseul-Gouffier fouilla l'hippodrome d'Olympie. C'est pour lui que le peintre David peignait Léonidas et la mort de Socrate. C'est pour lui que l'architecte Ledoux faisait courir sur les barrières de Paris des frises de Vierges portant des panonceaux. C'est pour lui que les princes et les chanteuses faisaient élever, dans leurs parcs des fausses ruines, des tombeaux vides et des autels à l'Amitié. C'est pour lui que l'abbé Raynal composait avec émotion l'Histoire philosophique des sauvages américains. C'est pour lui que Cook et Bougainville firent connaître des hommes jaunes pleins de simplicité et des jeunes filles vêtues de fleurs à un monde très civilisé qui, par raffinement, s'éprenait de la nature. C'est pour lui que les femmes sensibles rêvaient dans des jardins anglais de Paméla, de Clarisse et de Julie. C'est pour lui que les grands seigneurs étaient anglomanes, philanthropes et licencieux. C'est pour lui que pensaient, observaient, travaillaient Buffon, d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes; pour lui que Voltaire exalta la tolérance, Rousseau la nature, d'Holbach l'athéisme, Mirabeau la liberté. Il fut tout ce qu'était son temps: néo-grec, didactique, encyclopédiste, érotique, romanesque, sensible, sentimental, tolérant, athée, feuillant. C'est dans les jardins anglais qu'il vit la nature; son goût de l'antique ne fut en réalité que le goût Louis XVI. Je l'en loue, d'ailleurs, et l'en admire. Il eût fait du pastiche s'il n'eût fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse le XVIIIe siècle.