MADAME D'HOUBLY.—Une épingle à cheveux! Je ne mets pas de ces saletés-là, moi!

FRYLEUSE.—Mais vos cheveux sont relevés cependant, et…

MADAME D'HOUBLY.—Oui… avec un peigne… (Énervée).
Voulez-vous que je boutonne mes bottines avec un peigne?

Et le plus beau jour de Fryleuse n'aura pas de lendemain. Gyp n'est pas tendre pour les pauvres séducteurs. Elle raille leur prudence et leurs artifices; elle méprise leurs travaux; elle est sans pitié pour leurs peines et leurs misères. Elle tient la vieille habileté de M. d'Oronge pour aussi ridicule que la jeune inexpérience de Fryleuse. Elle oppose victorieusement aux désirs du petit de Tremble les cinquante-deux boutons de la robe de madame de Flirt, «cinquante-deux boutons, sans compter les tresses et les olives d'argent qui croisent dessus… Il faut vingt minutes pour les mettre.» Enfin elle est ravie de montrer qu'une égoïste sensualité jointe à un sot amour-propre fait de l'homme une fâcheuse bête. Gyp a raison, tout cela est ridicule. Ces hommes et ces femmes sont d'une misérable petitesse. Pourtant donnez-leur une seule chose qui leur manque, ils deviendront beaux et touchants. Qu'ils aient la passion, que ce soit un sentiment vrai, une émotion profonde qui les jette dans les bras l'un de l'autre, et ils cesseront aussitôt de paraître ridicules et mesquins; au contraire, ils nous inspireront de douces sympathies, et nous dirons en les voyant passer: «Ceux-là sont heureux! Ils ont fait descendre le ciel sur la terre. Ils sont l'un pour l'autre un vivant idéal. Ils mettent l'infini dans une heure et ils réalisent Dieu en ce monde. Il nous faut envier jusqu'à leurs douleurs. Car elles contiennent plus de joies que la félicité des autres hommes.»

Voilà encore une inspiration sublime que nous devons à l'auteur de Plume et Poil. J'affirme qu'il y a peu d'écrivains qui aident comme Gyp à la culture et à l'amendement de la personne morale.

II.—LOULOU

Je lis Loulou, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce sont là des harmonies.

Loulou aussi est «dans le train», comme dit Gyp. Je crois même l'avoir rencontrée tout à l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et affairés, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou défoncé sûr la tête, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes de grâce et d'élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans, les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d'une pêche et riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle avait l'air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal élevée. C'était Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort.

D'ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite fille moderne; Loulou, c'est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c'est la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous son portrait? Gyp l'a enlevé en deux ou trois coups de son crayon de poche. «Une toison frisée couleur d'acajou, le teint éblouissant, des yeux verts tout pailletés d'or, de petites dents de chien dans une bouche trop grande.» Point belle, à peine jolie, mais expressive et mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après son mariage, «sensation» dans le monde. Elle sera la femme moderne, le nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c'est précisément le nez, la bouche que nous attendions. Elle a du «chien» comme on dit, et point de ligne, rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue!

Les femmes majestueuses, d'une beauté de déesse, que le XVIIe siècle a célébrées, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour rien le plaisir d'admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche.