Et M. Gaston Pâris conclut par ces belles paroles:

«En somme, le grand intérêt de cette littérature, ce qui en rend surtout l'étude attrayante et fructueuse, c'est qu'elle nous révèle mieux que tous les documents historiques l'état des moeurs, des idées, des sentiments de nos aïeux pendant une période qui ne fut ni sans éclat ni sans profit pour notre pays, et dans laquelle, pour la première fois et non pour la dernière, la France eut à l'égard des nations avoisinantes un rôle partout accepté d'initiation et de direction intellectuelle, littéraire et sociale.» (Page 32.)

Et le vieux chêne sous lequel je suis assis parle à son tour, et me dit:

—Lis, lis à mon ombre les chansons gothiques dont j'entendis jadis les refrains se mêler au bruissement de mon feuillage. L'âme de tes aïeux est dans ces chansons plus vieilles que moi-même. Connais ces aïeux obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passées. C'est ainsi, créature éphémère, que tu vivras de longs siècles en peu d'années. Sois pieux, vénère la terre de la patrie. N'en prends jamais une poignée dans ta main sans penser qu'elle est sacrée. Aime tous ces vieux parents dont la poussière mêlée à cette terre m'a nourri depuis des siècles, et dont l'esprit est passé en toi, leur Benjamin, l'enfant des meilleurs jours. Ne reproche aux ancêtres ni leur ignorance, ni la débilité de leur pensée, ni même les illusions de la peur qui les rendaient parfois cruels. Autant vaudrait te reprocher à toi-même d'avoir été un enfant. Sache qu'ils ont travaillé, souffert, espéré pour toi et que tu leur dois tout!

LEXIQUE[26]

[Note 26: Dictionnaire classique de M. Gazier.]

La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe mes vitres à petits coups comme pour m'appeler; elle ne fait qu'un bruit léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon coeur. Tandis qu'assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe. Il faut partir. L'automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses ailes dans le ciel agité, et voici qu'une tristesse paisible est venue de l'occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles jaunies tombent sans chanter dans les allées; les bêtes résignées se taisent; on n'entend que la pluie; et ce grand silence pèse sur mes lèvres et sur ma pensée. Je voudrais ne rien dire. Je n'ai qu'une idée, c'est qu'il faut partir. Oh! ce n'est pas l'ombre, la pluie et le froid qui me chassent. La campagne me plaît encore quand elle n'a plus de sourires. Je ne l'aime pas pour sa joie seulement. Je l'aime parce que je l'aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur tristesse? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J'ai beau me dire que je retrouverai à Paris la douce chaleur des foyers amis, les paroles élégantes des maîtres et toutes les images des arts dont s'orne la vie, je regrette la charmille où je me promenais en lisant des vers, le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chêne dans le pré où paissaient les vaches, les saules creux au bord d'un ruisseau, le chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune; je regrette ce maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien tous les maux.

D'ailleurs, j'ai toujours éprouvé à l'excès l'amertume des départs. Je sens trop bien que partir c'est mourir à quelque chose. Et qu'est-ce que la vie, sinon une suite de morts partielles? Il faut tout perdre, non point en une fois, mais à toute heure; il faut tout laisser en chemin. À chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux êtres et aux choses. N'est-ce pas là mourir incessamment? Hélas! cette condition est dure; mais c'est la condition humaine. Vais-je m'en affliger? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses? Resterai-je là, devant la cheminée, écoutant tomber la pluie, regardant les langues rapides du feu lécher les sarments et me désolant sans raison? Non pas! Je secouerai les vapeurs de l'automne. Je ferai avec application ma tâche du jour. Je vous parlerai de quelque livre; je vous entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse de la vie. Les écoliers sont rentrés depuis une semaine déjà. Ils font des thèmes, des versions, des dissertations. Vieil écolier, je ferai comme eux ma page d'écriture. Et je n'entendrai plus la pluie me conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonné sur la table, un petit livre dont l'aspect honnête et modeste inspire des idées de travail et de devoir. Sévèrement vêtu de percale noire et de papier chamois, il porte la livrée traditionnelle des livres classiques. C'est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le Nouveau Dictionnaire classique illustré de M. A. Gazier, maître de conférences à la faculté des lettres de Paris. Oublié là depuis huit jours par quelque écolier, il m'est plusieurs fois tombé sous la main et je l'ai feuilleté avec beaucoup d'intérêt.

C'est un livre nouveau, âgé de six mois à peine. La première édition porte la date de 1888. Mais je ne m'autorise pas, pour vous en parler, de cette nouveauté vaine et transitoire qu'accompagne souvent une irrémédiable caducité. Tant d'ouvrages naissent vieux! Il y a beaucoup de compilateurs dans l'Université comme ailleurs, beaucoup de petits Trublets qui se copient les uns les autres. L'originalité est peut-être plus rare et plus difficile en matière d'enseignement qu'en toute autre matière. L'ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la structure, par l'esprit. Il est conçu et exécuté d'une façons originale. Il vaut donc bien qu'on en dise un mot. D'ailleurs, c'est un dictionnaire, et j'ai la folie de ces livres-là.

Baudelaire raconte qu'ayant, jeune et inconnu, demandé audience à
Théophile Gautier, le maître, en l'accueillant, lui fit cette question: