Il a des familiarités charmantes, comme quand, parlant d'Iahvé, du terrible Iahvé, il l'appella «une créature de l'esprit le plus borné». Voici d'ailleurs tout le passage:
«Nul sentiment moral chez Iahvé, tel que David le connaît et l'adore. Ce dieu capricieux est le favoritisme même; sa fidélité est toute matérielle; il est à cheval sur son droit jusqu'à l'absurde. Il se monte contre les gens, sans qu'on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la fumée d'un sacrifice et sa colère s'apaise. Quand on a juré par lui des choses abominables, il tient à ce qu'on exécute le hérem. C'est une créature de l'esprit le plus borné; il se plaît aux supplices immérités. Quoique le rite des sacrifices humains fût antipathique à Israël, Iahvé se plaisait quelquefois à ces spectacles. Le supplice des Saülides, à Gibéa, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant Iahvé, pour l'apaiser. Les «guerres de Iahvé» finissent toutes par d'affreux massacres en l'honneur de ce dieu cruel.»
Où donc est mon vieux recueil d'images saintes, dans lesquelles ce même
Iahvé se promenait avec tant de majesté à travers une prairie de
Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d'Inde et de
chevaux du Brabant?
L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE[32].
LE SÉNAT
[Note 32: Ceci a été écrit à propos du discours prononcé par M.
Challemel-Lacour au Sénat, dans la séance du 10 décembre 1888.]
M. Challemel-Lacour a prononcé mardi un discours qui retentit encore dans toutes les âmes sensibles à l'éloquence. Il y a beaucoup de ces âmes-là en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les lèvres tendent jusqu'à nos oreilles ces chaînes d'or dont parlent les légendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par l'éloquence. Ne serait-il pas à propos de considérer, au point de vue de l'art, de l'art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les prenant dans le Sénat, si vous voulez bien, et en commençant par M. Challemel-Lacour lui-même? À l'exemple du vieux Cormenin, nous pourrions essayer d'esquisser un portrait. Le peintre aurait, pour racheter sa faiblesse, l'avantage d'avoir étudié son modèle.
L'attitude est d'une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave, sonore dans son médiocre volume. L'haleine, un peu courte, est si bien ménagée qu'elle suffit aux plus longues périodes. Quant à la phrase, elle est ample et se déroule avec une sévère magnificence. Par le calme de la tenue, par l'art de la diction, par le goût pur de la forme, cet orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l'éloquence antique. Il parle, et l'on croit voir les abeilles de l'Hymette voltiger autour de sa barbe d'argent.
Il a l'esprit méditatif, et tout ce qu'il dit est empreint d'un caractère de sagesse. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par sagesse la disposition d'un esprit enclin à rechercher les causes et à suivre à travers les faits l'enchaînement des idées. M. Challemel-Lacour est philosophe. De là, une sorte de tristesse grave répandue sur toutes ses paroles. Il n'y a pas de philosophie gaie, et la sienne est particulièrement triste. Ce sage est frappé de l'écoulement universel des choses et de l'instabilité qui est la condition nécessaire de la vie. L'idée du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte de pessimisme stoïque jusque dans les débats parlementaires. On le sentait bien mercredi quand il prononçait ce discours, d'un art achevé. On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole à la même tribune comme ministre des affaires étrangères. Sa philosophie dominait sa politique; il semblait plus persuadé de la malignité des hommes et des choses que du succès de ses propres négociations. Il est de ceux qui ont laissé l'espérance, et sa parole en garde un goût amer. Son éloquence est terriblement sincère. Elle trahit un orgueil stoïque qu'on croyait mort avec l'antique Brutus. M. Challemel-Lacour nous montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble dire: «Qu'importe que l'univers s'abîme, si moi je demeure ferme dans ma sagesse!» Non! La philosophie n'est jamais gaie. Et il faut dire aussi: La foi n'est jamais triste.
Voyez M. Chesnelong qui siège au Sénat sur les bancs de l'extrême droite. Ce n'est pas un philosophe. Au contraire, c'est un croyant. Tout respire en lui la foi la plus ardente. Son éloquence a les transports de l'éloquence sacrée. Elle garde même, dans les questions financières, le zèle pieux de l'apostolat. M. Chesnelong n'a guère pris la parole au Sénat que pour faire entendre des plaintes et des gémissements. Mais il y a de l'allégresse dans ses plaintes, une joie sereine se mêle à ses gémissements. Écoutez-le: il pleure. Mais l'hosannah éclate malgré lui dans son âme. Il est joyeux parce qu'il a la foi. Son large visage s'éclaire, à la tribune, d'un sourire paisible. M. Challemel-Lacour ne sourit jamais.