Le Mystère du siège d'Orléans, dont nous parlions tout à l'heure, fut représenté dans cette ville dès l'année 1435, le jour anniversaire de la délivrance de la cité. Ce mystère, où Dieu le père, la Vierge et les saints, se mêlent aux gens d'armes, est composé de vingt mille cinq cent vingt-neuf vers, dit M. Marius Sépot, que je veux croire sur parole. Ces vers sont le fait de plusieurs bonnes gens qui les fabriquèrent de leur mieux, avec beaucoup de naïveté. La pièce se termine au retour de Jeanne à Orléans, après la bataille de Patay, la plus rapide, la plus joyeuse, la plus allègre de nos victoires.
On me dit que l'habile directeur de l'Odéon, M. Porel, demande aux poètes une Jeanne d'Arc nouvelle. Je n'ai de conseil à donner ni aux poètes ni à M. Porel. Mais il me semble que la meilleure manière de mettre sur la scène cette admirable Jeanne, ce serait de faire, non un drame ou une tragédie, mais un simple mystère, composé de scènes détachées, qu'on prendrait dans les chroniques et qu'on traduirait en un langage tout à fait populaire, en vers très naïfs, s'il était possible. Il faudrait ne recourir à aucun artifice dramatique et faire succéder les tableaux sans les lier les uns aux autres, à peu près comme fait Shakespeare dans ses Histoires. On devrait, dans ce travail à la fois simple et minutieux, craindre surtout l'éloquence des mots, qui nuirait à celle des choses. Pour le ton général on s'inspirerait de la vieille et vénérable pièce dont je viens de parler. Le vers était volontiers prosaïque au XVe siècle. Il ne saurait l'être aujourd'hui. Peut-être conviendrait-il de le remplacer par de la prose chaque fois que parleraient des personnages humains. Seuls saint Michel, sainte Catherine sainte Marguerite, tous les saints, tous les anges, parleraient en vers et chanteraient des choeurs. Ils seraient visibles et présents, et révéleraient le sens mystique de l'action. Les choeurs des anges qui chantaient la musique de M. Gounod, autour du bûcher de Jeanne d'Arc, dans la pièce de M. Jules Barbier, ont fait un très bel effet à la Gaîté en 1873. Je voudrais que, cette fois, Michel, Catherine et Marguerite fussent tout à fait dans le goût du XVe siècle, que les deux saintes fussent des dames et représentassent l'âme de la vieille France. Il faudrait que toute la fleur de la poésie chrétienne sortît de leurs bouches et que leurs chants, d'un caractère religieux, fussent accompagnés par l'orgue. Quant à faire parler Jeanne d'Arc elle-même selon les lois d'une versification qui date de Ronsard, c'est ce qui choquera tous ceux qui aiment l'histoire avec délicatesse. Beaucoup de paroles de cette admirable fille nous ont été heureusement conservées. On ne peut les mettre en vers sans les défigurer, et ce serait grand dommage, car ce sont des perles et des joyaux de la plus pure langue française. Il faudrait seulement les rajeunir: le théâtre ne souffre pas les archaïsmes du discours. On est choqué d'entendre des vieux mots sur de jeunes lèvres. Pour qu'une telle oeuvre fût menée à bien, la collaboration d'un poète et d'un savant ne serait point inutile. Enfin, la pièce que je rêve est une chronique dialoguée et accompagnée de musique; car il faut joindre l'idéal au réel. C'est une oeuvre vraiment populaire et nationale. Je ne veux point qu'elle soit, à proprement dire, une oeuvre d'art. Je veux beaucoup plus et beaucoup mieux. Je veux qu'elle soit une oeuvre de foi et qu'elle parle aux âmes. Je demande que, pour bien faire, les auteurs se fassent momentanément des hommes du XVe siècle et que, selon l'expression du Chatterton d'Alfred de Vigny, ils consentent à «raccourcir leur vue».
Mais nous parlions des vieux poètes. Neuf ans après la mort de Jeanne, le prévôt de la cathédrale de Lausanne, nommé Martin le Franc, consacra à la glorification de l'héroïne un épisode de son poème le Champion des dames. Il est à noter que Martin le Franc était attaché au duc de Bourgogne, auquel il dédia son livre. Dans cet épisode, Jeanne est attaquée par un personnage dont le nom indique le caractère: il s'appelle Court-entendement. Elle est victorieusement défendue par Franc-vouloir. Ce fut elle, dit celui-ci,
Ce fut elle qui recouvra
L'honneur des Français tellement
Que par raison elle en aura
Renom perpétuellement.
Tous ces vers ressemblent à des châtaignes: ils on de la saveur, mais l'écorce en est épaisse et hérissée. En voici de plus faciles: Ils sont tirés des Vigiles du roi Charles VII, terminés par Martial d'Auvergne en 1484:
En ceste saison de douleur
Vint au roy une bergerelle
Du villasge de Vaucouller
Qu'on nommait Jehanne la Pucelle.
C'estoit une povre bergière,
Qui gardoit les brebis es champs,
D'une douce et humble manière,
En l'aage de dix-huit ans.
Devant le roy on la mena,
Ung ou deux de sa cognoissance,
Et alors elle s'enclina
En luy faisant la révérence.
Le roy par jeu si alla dire:
«Ha! ma mye, ce ne sui-je pas.»
À quoi elle respondit: «Sire,
C'estes vous, ne je ne faulx pas.
Au nom de Dieu, si disoit-elle,
Gentil roy, je vous meneray
Couronner à Rains, qui que veille.
Et siège d'Orleans leveray.»
Maintenant, il ne nous reste plus qu'à rappeler la ballade de Villon, pour compléter notre anthologie des vieux chantres de la bonne Jeanne, parmi lesquels on regrette de ne pas trouver ce duc d'Orléans qu'elle aima tant et à qui elle fit tant de bien sans l'avoir jamais connu. Comment, puisqu'il faisait des ballades, n'en fit-il point pour Jeanne?
À compter du XVIe siècle, la langue et les sentiments sont changés. Aucun poète ne trouve le ton juste pour chanter la Pucelle. Je citerai, par exemple, une épigramme de Malherbe:
L'ennemy, tous droits violant,
Belle amazone en vous bruslant
Témoigna son âme perfide;
Mais le destin n'eut point de tort:
Celle qui vivoit comme Alcide,
Devoit mourir comme il est mort.
Voilà, certes, un compliment ridicule. J'oubliais quatre vers attribués à mademoiselle de Gournay, la fille adoptive de Montaigne. Quicherat les admirait. M. le duc de Broglie ne croit pas «que le souvenir de la vierge d'Orléans en ait inspiré de plus touchants». Je suis très éloigné de partager cet avis. Pour qu'on en juge, je les citerai, bien qu'ils soient assez connus: